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26.02.2026 par Esther Banz

Des bottes de travail les attendaient déjà

En Suisse, jusqu’à la fin des années 1980 au moins, des enfants ont été obligés de travailler dans des fermes et des institutions. Christian Tschannen a été l’un d’eux. Son parcours est emblématique de l’histoire sociale récente de la Suisse, parsemée d’inégalités. Avec des répercussions jusqu’à aujourd’hui. 

Article du thème L’inégalité
Image:  @ Christian Tschannen
Les images en noir et blanc qui illustrent cet article sont tirées de « Kultivierung von Unkultur » (litt. «cultiver la non-culture »), œuvre récente de Christian Tschannen. L’artiste montre, dans le style traditionnel du papier découpé, comment des enfants placés ont été exploités et maltraités en Suisse. 

La Suisse n’a pas fini d’éplucher son histoire sociale récente, laquelle révèle son lot d’inégalités. Parmi celles-ci, les « mesures de coercition à des fins d’assistance et de placements extrafamiliaux ». Elles ont frappé en premier lieu des personnes sans ressources, marginales, migrantes ou handicapées, ainsi que des Yéniches. Les autorités ont enfermé des adultes et adolescent-e-s dans des institutions, placé des enfants dans des familles d’accueil et des foyers, les ont envoyés travailler dans des fermes. Les personnes concernées n’avaient pas voix au chapitre et presque aucun moyen de se défendre.

Des expositions organisées dans tout le pays, cette année, donnent un aperçu de cette réalité helvétique. L’une d’elles est l’exposition itinérante nationale intitulée « Placés. Internés. Oubliés ? ». Lors de son inauguration à Lausanne, fin octobre dernier, le conseiller fédéral Beat Jans a rappelé que « des centaines de milliers d’enfants et d’adultes ont été touchés par des mesures de coercition ou des placements extrafamiliaux jusqu’en 1981. » Jusqu’en 1981 ? La date figure dans la loi de 2017, et même dans son titre : « Loi fédérale sur les mesures de coercition à des fins d’assistance et les placements extrafamiliaux antérieurs à 1981 ». De nouvelles dispositions s’appliquent dans le Code civil suisse (CC) depuis le 1er janvier 1981 : sept ans après avoir ratifié la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), la Suisse améliorait enfin la protection des personnes contre l’arbitraire administratif. Cette année marque donc un tournant.

Christian Tschannen sursaute chaque fois qu’il entend ou lit « 1981 ». Quand sa mère a divorcé de son père violent en 1978, il vivait à Granges (SO) et se trouvait en première année scolaire. La mère aurait eu besoin de soutien, pour elle-même et ses deux garçons, mais les autorités ont estimé que ces derniers seraient mieux dans une famille d’accueil. Une femme est venue leur dire : « Votre maman ne va pas bien. Vous l’aimez et voulez l’aider, n’est-ce pas ? » Peu après, cette assistante sociale a emmené les garçons dans une famille paysanne du hameau isolé de Schangnau, dans le Haut-Emmental. Des bottes de travail les attendaient déjà. Christian Tschannen n’a plus jamais été un enfant libre depuis ce jour de fin d’été 1979, peu avant son huitième anniversaire. Il a mis beaucoup de temps avant de pouvoir en parler, à l’âge adulte.


« On m’a expliqué, à ma sortie, que mon tuteur et l’assistante sociale me remettraient l’argent en temps opportun. Il n’est jamais arrivé. » 

Christian Tschannen

Les corvées à Schangnau 
En ce jour de décembre 2025, l’homme de 54 ans arrive avec des béquilles. Il vit depuis longtemps à Soleure, seul, au bord d’une route très fréquentée. Il a l’air fatigué. M. Tschannen confirme qu’il ne va pas très bien : les mois froids épuisent les personnes atteintes de maladies rhumatismales. Il avait neuf ans quand il a ressenti la première fois une forte inflammation des articulations, laquelle l’empêchait de marcher normalement. Il travaillait alors depuis près de deux ans dans la ferme de ses parents d’accueil, qui le battaient lorsqu’il disait « non » et se moquaient de lui s’il pleurait.

Il a rapidement appris à refouler sa douleur. « Les six premiers mois, je travaillais à longueur de journée. Les services sociaux de Granges savaient que je n’allais pas à l’école, mais cela ne semblait pas les préoccuper », raconte Christian Tschannen. Plus tard, même alors qu’il était scolarisé, il trimait sept jours sur sept : dans la maison, à l’étable, aux champs et à l’alpage. Il transportait de lourdes bottes de paille et des sacs de nourriture, nettoyait les stabulations et – quand il faisait très froid – coupait le fourrage qui avait gelé dans le silo, pour les animaux. Une fois, la pointe d’une fourche a blessé le garçon au gros orteil. « C’est le vétérinaire qui m’a soigné. » Il ne se souvient pas avoir connu le moindre moment de répit. Conséquences de tout cela : des malformations et limitations physiques ainsi qu’une affection rhumatismale chronique. On lui a également diagnostiqué ultérieurement une spondylarthrite ankylosante, ou maladie de Bechterew.

Informées de sa maladie, les autorités de Granges n’y ont pas prêté attention. Elles ont prétendu ne pas avoir constaté de faits d’exploitation, selon des documents que M. Tschannen a pu consulter seulement en 2014. Lors d’un examen médical en 1982, le garçon âgé de dix ans ne pesait que 28 kilos. Les appels à l’aide de la mère sont restés sans réponse. Elle est parvenue à libérer ses enfants en 1985, après plus de cinq ans et demi, en faisant intervenir une psychologue scolaire qui a estimé urgent de sortir les enfants de cette situation. Ce que les autorités de tutelle ont d’ailleurs consigné dans un procès-verbal, reprenant les propos de la psychologue scolaire : « Christian, en particulier, est à bout de forces, tant sur le plan psychique que physique. Elle a aussi la certitude que cela a une influence sur ses rhumatismes et que cette situation n’est plus acceptable. » Malgré tout, les autorités ont ajouté : « Nous demeurons convaincus qu’il n’y a rien à redire sur le placement. »


Photo : © Sabine Hess
Christian Tschannen et son frère ont été placés en 1979, officiellement comme « enfants adoptifs ». Ils ont été punis par privation de nourriture, se souvient-il. Pour tromper leur faim, tous deux ont parfois dû manger de l’herbe ou de l’écorce. Leurs parents divorcés devaient verser de l’argent à la famille d’accueil, subventionnée : le contrat de placement stipulait 450 francs par enfant et par mois au début, puis davantage à partir de 1982. Au total, la famille d’accueil a empoché bien plus de 60'000 francs.

1981 : une limite fictive
Les deux frères n’étaient pas les seuls « enfants placés » à travailler à Schangnau, souligne M. Tschannen. Ils étaient particulièrement nombreux dans le canton de Berne. On ignore si l’exploitation de ces mineur-e-s y a duré plus longtemps que dans d’autres régions du pays, mais il est en tout cas clair que 1981 ne marque en rien une limite absolue : selon les chercheuses et chercheurs du programme national de recherche Assistance et coercition (PNR 76), « des dizaines de milliers d’enfants et adolescents ont été envoyés par les autorités dans des fermes comme main-d’œuvre bon marché, dans des foyers sévèrement gérés, voire dans des établissements pénitentiaires » jusque dans les années 1980.

Les autorités disposaient, depuis le 19e siècle, d’un pouvoir quasi illimité sur la population. L’« aide sociale » devait revenir le moins cher possible. Le Conseil fédéral a instauré, en 2014, une commission indépendante d’expert-e-s (CIE) sur les placements administratifs. Dans son rapport final, la CIE qualifie de « mécanique de l’arbitraire » les différentes mesures qui ont touché des centaines de milliers de personnes, détruisant d’innombrables familles et existences. Les personnes concernées ne pouvaient presque pas se défendre devant les tribunaux. Bien que certains cantons avaient prévu des voies de recours, les procédures étaient rares et peu aboutissaient. L’historienne Tanja Rietmann, commissaire de l’exposition « Les laissé.e.s-pour-compte du bonheur » au Musée historique de Berne, le rappelle : « Les autorités bernoises auraient dû superviser la mesure, vu que Christian Tschannen était placé dans leur canton. Or, Berne a gravement manqué à ses obligations légales de surveillance jusqu’à la fin des années 1980, ainsi que l’a constaté le Service cantonal de la jeunesse dans le cadre d’une étude à grande échelle. » Le garçon pouvait être contraint de travailler sans aucune base légale et ses parents devaient en outre payer pour cet asservissement. La famille paysanne avait tout loisir de le maltraiter et de l’exploiter à sa guise : les autorités la laissaient tranquille, précisément parce qu’elles aussi manquaient à leurs obligations. Voilà un autre genre d’inégalité dans notre pays. On ignore encore combien de personnes ont subi ces abus jusque dans les années 1980, voire au-delà.

Les violences continuent
Les deux garçons ont été libérés de Schangnau en 1985. Mais après un séjour dans un foyer, l’autorité de tutelle a décidé le 5 novembre 1986 que Christian, le cadet, devait être placé à des fins d’observation « pour une durée maximale de six mois » dans le village des jeunes St. Georg Bad Knutwil, dans le canton de Lucerne. Cette institution était à l’époque un établissement de travail forcé destiné aux jeunes hommes « présentant des troubles du comportement ».

Christian Tschannen avait alors 15 ans. Il venait de lire avec enthousiasme « Momo » et pouvait enfin laisser libre cours à sa créativité dans le foyer. À Schangnau, il avait secrètement dessiné ses expériences sur des morceaux de sacs d’aliments, conservés dans une boîte en fer blanc qu’il cachait dans la forêt voisine. Une évaluation psychiatrique a ensuite attesté que le garçon avait une intelligence supérieure à la moyenne. Il aurait voulu aller à l’école secondaire, mais, au lieu de cela, les responsables du village des jeunes l’ont placé dans une classe d’orientation professionnelle « où nous n’avions pratiquement aucun cours ». À la fin de sa scolarité obligatoire, il n’avait suivi que sept ans et demi d’enseignement selon ses calculs.

Une fois la « période d’observation » au village des jeunes achevée, rien n’indiquait que Christian Tschannen allait pouvoir quitter les lieux. Le jeune homme de quinze ans devenait de plus en plus nerveux. Un jour, il râlait tout bas, pensant être seul, mais le contremaître de la menuiserie l’avait suivi. L’homme s’est jeté sur lui par-derrière et lui a asséné des coups de pied avec ses chaussures à embout d’acier, notamment dans la colonne vertébrale, à l’arrière de la tête et sur le visage. Blessé et traumatisé, le garçon s’est traîné chez le médecin du village des jeunes. Celui-ci l’a examiné en vitesse, confirmant les hématomes et la commotion cérébrale. « J’ai prié le médecin de photographier mes blessures, mais il a refusé. Il ne m’a pas non plus donné d’analgésiques, me disant simplement de rester allongé. Il a promis qu’il parlerait de la situation avec le directeur. » M. Tschannen a alors réalisé que personne ne porterait plainte. Même pas son assistante sociale. Elle s’est contentée de demander au directeur si son institution était assurée contre d’éventuelles séquelles.

Image : © Christian Tschannen

Malgré cet incident, les autorités ont envisagé de placer définitivement le garçon dans le village des jeunes. Il devait y suivre un apprentissage sous la supervision de l’homme qui l’avait battu. La maladie chronique du protégé n’intéressait toujours personne. En avril 1987, la réunion finale de la période d’observation au village des jeunes a eu lieu sans Christian Tschannen ni sa mère, qui n’y avaient pas été conviés. Seuls le directeur et des membres du personnel y ont participé, ainsi qu’une psychiatre qui devait rédiger – a posteriori – le rapport d’expertise sur l’adolescent. L’assistante sociale responsable de ce dernier a écrit, à propos de la réunion : « La psychiatre constate que la mère n’est pas en mesure d’élever son enfant. » Psychiatre qui, dans son rapport, attribuait au mineur un comportement névrotique, au motif qu’il « joue encore un peu innocemment le ‘cher enfant’ » dans le conflit entre sa mère et le foyer. Sa conclusion ? « L’enfant expertisé a provisoirement besoin du cadre d’une institution. » L’affaire semblait donc entendue et la prise en charge de Christian Tschannen devait se poursuivre. L’intéressé de déclarer : « Les avis de la psychiatre ont gravement nui à de nombreuses autres victimes. »

M. Tschannen se souvient de lits vides dans le village des jeunes. On peut en déduire que l’établissement avait un urgent besoin de pensionnaires. L’autorité de tutelle soleuroise a écrit : « Constatant son caractère quelque peu enfantin et son manque de capacité à gérer les conflits, la direction du foyer émet de sérieuses réserves quant à un apprentissage en dehors de ses murs. » Puis elle a entériné la décision.


« L’art est ma manière de dénoncer l’injustice et les abus » 

Christian Tschannen

Aucun droit, seulement des obligations 
M. Tschannen a cherché, dans la correspondance des autorités, comment sa mère avait été informée de ses droits. Il n’a rien trouvé (ni sur son séjour à Schangnau). En revanche, au village des jeunes, on le menaçait toujours de la même chose : « Si je n’obéissais pas, on me transférerait dans le tristement célèbre établissement fermé de Tessenberg. » Il savait que cela lui aurait été fatal, puisqu’il souffrait d’une maladie chronique. « Je me suis laissé intimider et j’ai cessé de me défendre. » Christian Tschannen s’est aussi résolu à ce que sa maladie ne soit pas prise au sérieux et à la privation de médicaments : « J’ai volé des anti-inflammatoires et les ai ingurgités pêle-mêle, jusqu’à faire deux fois une intoxication médicamenteuse. »

Pendant ce temps et comme les autres pensionnaires, Christian Tschannen travaillait dans les ateliers de l’institution pour une clientèle externe (alors que sa scolarité obligatoire était loin d’être terminée). Il cite les noms de grandes entreprises telles que Romay SA, Sulzer machines de tissage, Otto le Soldeur, Glas Trösch, Ringier, Galliker Transport. « Nous générions des revenus sans coûter cher, vu que nous étions mineurs. La plus grosse part de l’argent qui nous était dû allait sur un compte bloqué. » Le règlement salarial de l’établissement stipulait : « L’argent du compte bloqué constitue le capital de départ après la sortie. » Il n’avait toutefois aucune idée de l’avoir sur son compte, puisqu’aucun relevé ne lui était remis.

Au bout de deux ans et demi, à la fin du mois de mai 1989, quand le jeune homme a enfin pu quitter le centre de travail, il n’avait pas atteint sa majorité. Il lui manquait les 8e et 9e années, ainsi que les bulletins scolaires correspondants. Là encore, il est parti les mains vides : « On m’a expliqué, à ma sortie, que mon tuteur et l’assistante sociale me remettraient l’argent en temps opportun. Il n’est jamais arrivé, et les comptes ne figurent pas dans les dossiers. » M. Tschannen estime qu’environ 25'000 francs ont été accumulés au cours de ces deux ans et demi de travail forcé, « ce qui équivaut à peu près à la somme versée à un camarade qui se trouvait au village des jeunes au même moment. » Son avocat pour mineurs l’a aidé à récupérer l’argent après sa sortie.

Christian Tschannen sait désormais que ce qu’on lui a fait subir était illégal. Avoir été pris en charge de façon aussi arbitraire et contraint au travail forcé l’a profondément et durablement déstabilisé.

Demandes pécuniaires à la mère
Après avoir été enfin libéré en 1989, il a effectué un apprentissage de peintre automobile. Ce n’était pas vraiment son choix, mais pour un « ancien du village des jeunes » stigmatisé, sans scolarité ni diplôme et souffrant d’une maladie chronique très invalidante, les possibilités n’étaient pas nombreuses. Il a achevé sa formation malgré une santé qui se détériorait. Sans trouver toutefois de travail par la suite, ses candidatures étant restées vaines, « jusqu’à ce que je finisse par être exclu du système et que je reçoive une aide d’urgence. »

Pendant cette période de chômage, M. Tschannen a suivi une formation artistique, en autodidacte et avec succès : il a pu entrer à l’école d’art de Lucerne, y terminer ses études et exercer ensuite un métier artistique. Une période durant laquelle les autorités soleuroises n’ont pas cessé de harceler sa mère, exigeant d’elle le paiement de prétendus frais supplémentaires jamais justifiés, datant de l’époque où son enfant avait été contraint à des travaux forcés. Cette pression permanente a pesé sur la relation entre mère et fils.

En 2013, Simonetta Sommaruga, alors conseillère fédérale, a présenté ses excuses aux victimes de mesures de coercition « à des fins d’assistance ». Le Parlement a adopté la loi fédérale sur la réhabilitation des personnes placées par décision administrative. Christian Tschannen a donc exercé son droit d’accéder à son dossier. Son ancienne assistante sociale de Soleure lui a remis les documents en 2014. En les lisant attentivement au cours des semaines suivantes, il a fait ce constat : « Il manquait de nombreux papiers relatifs à l’argent, je n’ai trouvé aucune comptabilité claire, les mouvements pécuniaires restent opaques et les informations à ce sujet se contredisent. » La lecture des procès-verbaux et des entrées au journal lui a carrément coupé le souffle : « Tout n’était que déformations, dépréciations... Juste du mépris. » Cela a marqué un tournant, y compris dans son travail.

L’artiste parle aujourd’hui d’un « milieu toxique ». Ses propos peuvent être durs, par exemple quand il affirme : « Je n’ai vraiment aucune envie d’épargner ceux qui torturent autrui. » Les personnes en partie responsables de ses souffrances paraissent mener une vie agréable, alors que lui doit affronter les conséquences de leurs actes. Elles ne lui ont jamais présenté d’excuses. L’art lui offre un exutoire. « Solothurner Tatortbilder » (litt. « images de scènes de crime à Soleure ») est le titre d’une série de dessins réalisés sur des pansements et que le Musée national lui a achetés.

Image : © Christian Tschannen

La rupture qui n’en était pas une 
Comment Christian Tschannen réagit-il à ce « antérieurs à 1981 » suggérant que ce qui lui a été infligé – ainsi qu’à beaucoup d’autres – n’a plus eu lieu après cette date ? « Cela me perturbe, m’indigne et m’attriste. » Il se dit également déçu « que les responsables politiques et le gouvernement prétendent vouloir tirer les leçons de l’histoire. Cette affirmation est cynique et méprisante pour nous, les victimes après 1981. » Une chose lui paraît claire : « Quand l’État intervient dans la vie des gens et cause des préjudices, il faut immédiatement y mettre un terme. Et réparer ce qui peut l’être. »

« Antérieurs à 1981 » veut dire, pour les personnes concernées, que leur souffrance n’est pas reconnue. Elles restent dans l’ombre. L’historienne Loretta Seglias mène, depuis de nombreuses années, des recherches sur les placements extrafamiliaux et l’arbitraire des autorités. Elle a fait partie de la CIE et confirme : « L’état des recherches sur la façon dont la nouvelle loi a été effectivement appliquée après 1981 demeure lacunaire. On ne sait pas encore très bien comment la continuité du personnel, des réseaux et des attitudes ont maintenu leur influence sur la pratique. » « Antérieurs à 1981 » signifie, en outre, qu’une victime a droit à la contribution de solidarité de 25'000 francs uniquement si les mesures sont antérieures à cette date. Le Tribunal fédéral a déjà prononcé deux arrêts à ce sujet. Tanja Rietmann parle de « problème d’une césure qui n’en était pas une ». Bien que Christian Tschannen ait reçu la contribution de solidarité, son histoire montre clairement « que cette pratique a perduré longtemps. Et que les lois actuelles ne garantissent pas que tout le monde ait accès aux indemnités. » Mme Rietmann ajoute qu’en tant que victime reconnue, M. Tschannen exige à juste titre que l’État admette aussi les conséquences de l’injustice, « car dans les faits, ce dernier a toujours une obligation ».


« La douleur et les préjudices ne sont pas prescrits, eux »

Christian Tschannen

Le Conseil fédéral garde le silence 
La CIE a achevé ses travaux en 2019 et remis ses recommandations au Conseil fédéral, dont l’une portait sur une rente mensuelle pour les victimes reconnues (voir encadré). Markus Notter, président de la commission, a déclaré à l’époque : « L’État de droit actuel ne doit pas laisser les violations des droits fondamentaux se poursuivre. » Pourtant, le Conseil fédéral reste silencieux et le Parlement n’a pas non plus traité la question depuis longtemps. Christian Tschannen a donc mis en pièces l’an dernier un exemplaire des recommandations de la CIE lors d’une exposition. Il explique ainsi cette performance : « L’art est ma manière de dénoncer l’injustice et les abus. »

L’une de ses « images de scène de crime à Soleure » est présentée jusqu’en avril au Musée national, à Zurich, dans le cadre de l’exposition « Nés de la misère. Les enfants au travail ». On y voit le bâtiment de l’assurance-invalidité (AI) dans le canton de Soleure. Pour M. Tschannen, « l’AI est aussi un lieu où échouent de nombreuses victimes et où elles se sentent une fois de plus abandonnées. Ce qui entraine des conséquences. Lui-même touche une rente AI depuis 2001, mais, comme elle ne suffit pas pour vivre, il dépend des prestations complémentaires. Ce qui signifie : contrôle, absence de liberté, pauvreté.

Autre source de tourment : ce n’est qu’après avoir consulté son dossier que Christian Tschannen a trouvé les preuves des actes qui l’ont privé de liberté et de dignité pendant son enfance et son adolescence. Or, ce qu’il aurait voulu dénoncer était frappé de prescription. Pour M. Tschannen, cela revient à protéger des criminels. Il constate froidement que « la douleur et les préjudices ne sont pas prescrits, eux ».

Travail de mémoire et recommandations

À ce jour, le Conseil fédéral a créé à deux reprises une commission indépendante d’experts et d’expertes chargée de faire la lumière sur des pages sombres de l’histoire suisse : en 1996, la Commission Bergier sur le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale et, en 2014, la CIE sur les internements administratifs. Cette dernière a achevé ses travaux en 2019 et adressé des recommandations au Conseil fédéral. Parmi celles-ci, des indemnités de réparation aux victimes, des espaces de mémoire, l’intégration de leur histoire dans les supports pédagogiques, la poursuite et l’accessibilité de la recherche, le renforcement de la responsabilité ainsi que des normes éthiques dans les institutions (autorités, Églises, particuliers). Le Conseil fédéral ne s’est encore jamais prononcé publiquement sur ces recommandations. En 2024, la conseillère nationale Barbara Gysi s’est enquise de l’état d’avancement de leur mise en œuvre. Le Conseil fédéral a alors renvoyé au rapport final du Programme national de recherche PNR 76, dont il a depuis lors pris connaissance. Il admet « qu’une plus grande autodétermination serait bénéfique pour les individus concernés. ».

Informations complémentaires 

« Les visages de la mémoire » : un site web avec des vidéos, images et textes dans lesquels des personnes victimes de mesures de placement forcé et ciblé racontent leur histoire. Christian Tschannen en fait partie.

Expositions

« Nés de la misère. Les enfants au travail » : Musée national de Zurich. Jusqu’au 20 avril 2026.

« Placés. Internés. Oubliés ? » : exposition itinérante nationale, jusqu’au 15 mars 2026 à Lausanne, puis à Lucerne, Schaffhouse, Bellinzone et Berne.

« Ich bin einfach niemand gewesen – Fürsorge und Zwang in der Schweiz » (litt. « Je n’étais tout simplement personne — Mesures de coercition à des fins d’assistance en Suisse ») : exposition itinérante à partir du 30 avril 2026 à Riehen (BL), puis à Liestal, Buchs, Willisau, Glaris, Baden et Brigue.

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