179
26.02.2026 par Esther Banz

«Les autorités aussi contribuent à perpétuer la pauvreté»

La juriste Annelise Oeschger s’engage dans le mouvement ATD Quart Monde. Elle met en lien des personnes touchées ou non par la pauvreté. Cela peut donner quelques surprises.

Article du thème L’inégalité
Photo: màd
Annelise Oeschger est juriste. Elle a fait partie du groupe de pilotage du projet de recherche «Pauvreté – Identité – Société» de l’organisation non gouvernementale ATD Quart Monde. Elle vit à Muttenz. Les injustices  sociales la préoccupaient déjà lorsqu’elle était enfant. 

moneta: Annelise Oeschger, vous tissez des liens entre des personnes en si­tuation de pauvreté et d’autres issues du monde politique, de l’enseignement, de la société civile. Qu’est-ce que cela donne? 
Annelise Oeschger Grâce à ces rencontres, beaucoup de gens «dans la norme» constatent à quel point les personnes frappées par la pauvreté leur ressemblent, ou réalisent avec surprise qu’elles ne sont pas moins intelligentes. 

Pourquoi la pauvreté sévit-elle en Suisse? 
Outre certaines circonstances de vie, il existe des facteurs à long terme. Le dénuement affecte souvent plusieurs générations. 

Il pourrait donc se transmettre? 
Nous disons plutôt qu’il persiste, car les parents n’en sont pas seuls responsables: les autorités aussi contribuent à perpétuer la pauvreté. De nombreuses «solutions» ­administratives sont encore proposées in­efficaces. Et la société porte sa part de responsabilité. À l’école, par exemple, on continue à dire aux enfants concernés qu’ils n’arriveront à rien. Cela les marque. 

Comment les autorités perpétuent-elles la pauvreté?
Imaginons une famille qui dépend de l’aide sociale. Les enfants occuperont souvent des emplois peu rémunérés, certains étant même contraints de suivre une formation basique. 

Une telle contrainte existerait encore de nos jours? 
Ces jeunes n’ont généralement le choix qu’entre certains métiers. Je connais une jeune femme qui aurait aimé travailler dans le secteur des soins, mais elle a dû commencer un apprentissage dans un autre domaine parce qu’il durait seulement deux ans. Devoir prendre le premier emploi venu au lieu de pouvoir suivre une bonne formation est une cause importante de la persistance de la pauvreté. La jeune femme en question avait d’ailleurs été placée, comme ses parents avant elle.

Les descendant-e-s de victimes de mesures de coercition risquent-ils et elles davantage de sombrer dans la pauvreté? 
Nous ne disposons pas de chiffres, mais beaucoup des personnes avec qui nous avons travaillé dans le cadre d’une étude ont déclaré que leurs descendant-e-s vivaient dans les mêmes conditions. Les mesures de coercition ont aujourd’hui encore des effets secondaires, y compris sur le plan économique. 

Vous avez précisé que des circonstances particulières pouvaient également mener à la pauvreté. 
Oui, le divorce et la maladie. Ou encore les dettes, comme c’est le cas quand une personne en situation de crise ne parvient plus à payer ses impôts. 

Quelles expériences vivent les gens qui entrent pour la première fois en contact avec les services sociaux? 
Beaucoup subissent des humiliations. On ne leur accorde souvent aucune confiance, surtout sur les plans intellectuel et professionnel. Il est terrible de voir comment les gens peuvent être traités, dans ces services. L’humanité, la dignité sont malmenées à tel point et si vite qu’on peut difficilement s’extraire de la dépendance. Ce n’est pas pour rien que notre étude a pour sous-titre «une expérience de violence qui continue». 

Selon le rapport d’ATD Quart Monde, dans notre pays, «les droits ne sont pas faits pour les personnes en situation de pauvreté». Qu’est-ce que cela signifie?
Aucune personne touchée par la pauvreté ne participe à l’élaboration de nos lois, qui sont mises en œuvre dans l’ignorance complète des efforts accomplis par cette partie de la population. Les réductions infligées aux bénéficiaires de l’aide sociale dits «de longue durée» en sont un exemple. De telles modifications législatives sont totalement coupées de la réalité. 

Une idée solidement ancrée dans les esprits est que si des personnes vivent dans la pauvreté, c’est de leur faute. 
Beaucoup de gens pensent que les personnes en situation de pauvreté n’aiment ni travailler ni s’impliquer. Ces préjugés reflètent une méconnaissance de ces personnes et de leurs ressources. On les empêche souvent de prendre des initiatives. 

En Suisse, au fond, lutte-t-on contre la pauvreté ou plutôt contre les personnes pauvres? 
Une personne concernée le formule ainsi: quand l’État lutte contre la pauvreté, il lutte aussi contre nous. Mais comment pourrait-on «lutter» contre la pauvreté? Ce phénomène ne survient pas naturellement: c’est la société qui le crée et l’entretient. Nous pourrions vivre dans un pays où ni la maladie ni la perte d’emploi ne seraient un risque existentiel. Les personnes qui se rendraient dans un service social y trouveraient quelqu’un qui les écouterait et les aiderait à déterminer ce dont elles ont besoin pour retrouver une situation stable. Tout deviendrait tellement plus simple si nous étions solidaires en tant que société et si nous donnions les moyens nécessaires aux autorités. 

Imprimer l'article
Articles liés

Une planète à découvrir

Depuis près de 20 ans, un astre gravite discrètement dans le Petit-Bâle, à l’écart des lumières de la ville. Planet13 illumine pourtant le quotidien de celles et ceux qui s’y retrouvent, en leur offrant l’accès à des services numériques. 

26.02.2026 par Roland Fischer
en ligne uniquement

Des bottes de travail les attendaient déjà

En Suisse, jusqu’à la fin des années 1980 au moins, des enfants ont été obligés de travailler dans des fermes et des institutions. Christian Tschannen a été l’un d’eux. Son parcours est emblématique de l’histoire sociale récente de la Suisse, parsemée d’inégalités. Avec des répercussions jusqu’à aujourd’hui. 

26.02.2026 par Esther Banz
en ligne uniquement

Une société sans classes?

Pourquoi y a-t-il encore des classes dans les trains? Pourquoi trouve-t-on plusieurs catégories de prix au théâtre? Intéressons-nous à ces systèmes d’inégalité qui, bien que discrets, font partie de notre quotidien et fractionnent notre société.

26.02.2026 par Roland Fischer