Les artisanes et artisans sont de moins en moins nombreuses et nombreux en Suisse. Beaucoup de métiers manuels ont disparu au cours de ces dernières décennies ou souffrent d’un déficit d’image. Ils s’avèrent pourtant indispensables à la transition énergétique, à l’économie circulaire et – par conséquent – à l’avenir de la Suisse.
« J’adore les chantiers ! J’aime les matériaux et les gens qu’on y trouve. Un chantier, c’est tout simplement l’endroit où j’ai envie d’être », lance Katharina Riedl. Cette architecte de formation d’origine autrichienne travaille à Zurich comme cheffe de chantier. Elle est aussi spécialisée dans la construction en terre crue en tant qu’indépendante. Elle a fondé avec d’autres artisanes le collectif « gemeinsam bauen wir neu » (litt. « Ensemble, on reconstruit ») qui, grâce à des rencontres régulières et des projets communs, met en réseau, soutient et autonomise des femmes exerçant un métier manuel. Leur projet le plus important et le plus ambitieux à ce jour est la création d’un annuaire des artisanes, dans lequel peuvent s’inscrire les indépendantes ou salariées du secteur du bâtiment. Ce répertoire facilite la tâche des mandantes ou mandants qui recherchent spécifiquement des femmes : « Beaucoup d’architectes souhaitent travailler avec des artisanes », affirme Katharina Riedl. « Notre annuaire est destiné à créer des liens et à les rendre visibles ! »
De nombreux métiers manuels restent typiquement masculins. À peine 2,5 pour cent des femmes ayant une activité lucrative en exercent un, alors qu’ils concernent 14,7 pour cent des hommes actifs. Et les disparités peuvent être grandes entre ces métiers : tandis que les femmes sont aujourd’hui plutôt bien représentées dans certains d’entre eux (comme la peinture ou la menuiserie), elles demeurent très minoritaires dans la plupart des professions du bâtiment et de l’installation. On le constate dans la formation déjà. Irene Kriesi, sociologue et professeure à la Haute école fédérale en formation professionnelle HEFP, montre des chiffres de l’Office fédéral de la statistique : en 2024, il n’y avait que 1,7 pour cent de femmes dans la filière d’apprentissage de la maçonnerie, et respectivement 2,4 et 0,8 pour cent dans l’installation sanitaire et le chauffage.
Adoucir les stéréotypes de genre
Pourquoi les jeunes femmes sont-elles si peu nombreuses à choisir un apprentissage dans un métier du bâtiment ou de l’installation ? Irene Kriesi dénonce les idées reçues sur ces métiers « typiquement féminins ou masculins ». Elle explique que « dans la recherche, on part du principe que les métiers et les profils professionnels ne sont pas neutres, mais ont un genre, pour le dire de manière un peu simpliste. Autrement dit, les compétences techniques sont associées à des aptitudes à connotation genrée. » Les métiers de l’artisanat – et tout particulièrement ceux du bâtiment et de l’installation – continuent d’évoquer des caractéristiques « typiquement masculines », par exemple la force physique ou l’habileté technique. De tels préjugés ne reflètent certes pas les compétences réelles des filles et des garçons, mais ils constituent un obstacle de taille au moment de choisir une profession. « Pour une fille, il n’est pas facile d’affirmer : "Mais oui, je vais devenir installatrice sanitaire !" », déplore Mme Kriesi.
Elle est convaincue que la situation pourrait s’améliorer s’il existait plus de modèles féminins, si l’on mettait davantage les femmes en avant lors de la présentation de métiers manuels et techniques, dans les écoles ou les salons de l’emploi. Des projets comme l’annuaire des artisanes ont un rôle à jouer à cet égard. Katharina Riedl, de « gemeinsam bauen wir neu », le confirme : « Notre annuaire est un outil important, car il offre de la visibilité et montre aux jeunes dans quels secteurs et entreprises travaillent déjà des artisanes. » Plus elles deviendront visibles, plus la conception sociale d’un métier manuel « typiquement masculin » s’estompera, et plus les filles pourront envisager de se former à ce métier.
Exploiter le potentiel
La pénurie de main-d’œuvre qualifiée rend d’autant plus fâcheuse cette différenciation entre métiers « féminins » et « masculins », d’après Irene Kriesi de la HEFP. « Beaucoup d’entreprises artisanales ont du mal à trouver assez de personnel qualifié et d’apprenti-e-s. Or, en se concentrant sur les hommes, elles passent à côté de la moitié du potentiel. » Mme Kriesi affirme que recruter davantage de femmes pourrait atténuer la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Et la spécialiste en formation professionnelle de rappeler que ce n’est pas un hasard si les métiers les plus stéréotypés comme féminins ou masculins font aussi partie des plus frappés par la pénurie : les soins infirmiers ainsi que les métiers du bâtiment et de l’installation. La profession de peintre montre que de grands changements sont possibles : alors que les femmes y étaient encore très peu nombreuses voilà quelques dizaines d’années, elles représentent aujourd’hui environ 40 pour cent des apprenti-e-s en Suisse alémanique, voire composent la majorité dans certains cantons. Deux fois plus de femmes que d’hommes ont terminé leur apprentissage de peintre l’an dernier à Lucerne.
Inciter davantage de jeunes femmes à suivre un apprentissage dans l’artisanat est une chose ; les garder à long terme dans la profession en est une autre ! Elles sont beaucoup, en effet, à quitter le métier qu’elles ont appris juste après leur apprentissage ou quelques années plus tard. Sandra Fischer peut en témoigner. Originaire de Winterthour, elle a effectué un apprentissage de mécanicienne en machines à moteur, profession qu’elle a ensuite exercée pendant dix ans. C’est pendant cette période qu’elle a fondé – avec le soutien du Bureau de l’égalité du canton de Zurich – le « Handwerknetz », un réseau de rencontre et d’échanges pour les artisanes. Après cela, Sandra Fischer a suivi une formation continue pour devenir spécialiste technico-gestionnaire. Beaucoup de ses collègues du réseau ont évolué professionnellement depuis lors, elles aussi. La jeune trentenaire voit le salaire comme un facteur déterminant : « On gagne souvent très peu dans ces métiers artisanaux, ce qui complique les choses, peu importe le sexe. Les hommes sont également nombreux à changer de profession, étant donné la difficulté de subvenir aux besoins d’une famille avec un revenu si bas. » Mme Fischer pointe en outre la rigidité des horaires de travail. Elle bénéficie d’une flexibilité bien plus grande dans son poste actuel de technico-gestionnaire : « En tant qu’artisane, tu dois te rendre disponible à certains moments pour t’occuper de la clientèle ou entretenir du matériel. »
Faciliter le temps partiel
La sociologue Irene Kriesi voit dans la rigidité des horaires de travail l’une des principales raisons pour laquelle de nombreuses femmes quittent les métiers artisanaux : « Le temps partiel est très peu répandu dans les domaines masculins. Les processus et l’organisation du chantier sont en principe conçus pour qu’un homme qui travaille à plein temps et n’a pas besoin de s’occuper d’enfants puisse exercer le métier. » Katharina Riedl, du collectif « gemeinsam bauen wir neu », donne un exemple concret dans le secteur du bâtiment : « Sur les chantiers, on commence généralement à 7 heures. Cela offre des avantages, mais empêche dans presque tous les cas de s’occuper des enfants le matin, par exemple, de les emmener à la crèche. Le travail finit tôt, c’est vrai, mais, comme on est souvent à bout de force après une dure journée, quelqu’un d’autre doit se charger des tâches familiales.
Certaines associations professionnelles, à l’instar de l’Association suisse des entrepreneurs plâtriers-peintres (ASEPP), cherchent à moderniser les conditions de travail pour remédier à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Un sondage réalisé par l’ASEPP dans le cadre de son projet « Teilzeitbau » (litt. « construction à temps partiel ») a révélé que beaucoup de personnes souhaitaient pouvoir travailler à temps partiel dans le secteur, aussi bien des femmes que des hommes. En réaction, l’ASEPP a lancé différents projets qui ont permis de doubler, en quatre ans, le nombre de postes à temps partiel dans les métiers de la peinture et de la plâtrerie. Sur son site web (en langue allemande), l’ASEPP écrit à ce sujet : « L’expérience montre que non seulement le travail à temps partiel est possible dans le bâtiment, mais qu’il offre également des avantages. N’hésite pas à suivre l’exemple ! » Reste à voir dans quelle mesure d’autres associations professionnelles répondront à l’appel.
Protéger les apprenti-e-s
Sandra Fischer, qui fut mécanicienne en machines à moteur, énonce encore une difficulté à laquelle les femmes sont confrontées dans les métiers à prédominance masculine : en tant que minorité, elles subissent sans cesse le regard critique des autres. « Tout le monde a les yeux rivés sur toi, vu que tu es la seule », raconte-t-elle. « Les hommes bénéficient d’une marge de tolérance bien plus grande, quand ils commettent une erreur, par exemple. » Irene Kriesi, de la HEFP, a aussi constaté que les métiers très masculins peuvent parfois constituer « un milieu extrêmement difficile » pour les femmes. Et d’expliquer que « la recherche a montré que les personnes en position minoritaire absolue sont beaucoup plus visibles, que leur travail est jugé en général plus sévèrement que celui de la majorité. » Les femmes sont donc constamment sommées de faire leurs preuves. Sandra Fischer s’en souvient : « L’attention était focalisée sur moi, en tant que femme, dans ce métier. On doit alors s’affirmer et dire "je suis là et je peux aussi le faire". »
Cette pression se ressent en particulier sur les chantiers. Peut-être parce que les contraintes de temps et de coûts sont très élevées, dans le bâtiment, et que l’ambiance de travail y est souvent âpre. En tant que cheffe de chantier, Katharina Riedl insiste sur les rapports de force complexes, fréquemment abusifs, qui constituent un terreau fertile pour le sexisme et le harcèlement : « Il faut imaginer les chantiers comme des lieux très hiérarchisés. De ce point de vue, ils sont classistes, racistes et sexistes. Les femmes y sont sexualisées, entendent des remarques déplacées et voient leurs capacités remises en question. » Les responsables hiérarchiques devraient prendre la défense de la personne victime de discrimination en cas de conflit, avance Katharina Riedl. Un tel soutien s’avère particulièrement important pour les apprenti-e-s : « Les jeunes ne devraient pas avoir à subir des agissements sexistes ou autres comportements problématiques. Beaucoup craignent de se faire remarquer, surtout pendant leur formation. »
Irene Kriesi souligne, dans ce contexte, l’importance des formatrices et formateurs : « Les apprenti-e-s doivent toujours bien savoir qui est leur personne de contact et que celle-ci reste disponible. » La spécialiste invite à démanteler autant que possible les barrières, afin que les jeunes femmes victimes de sexisme et de harcèlement « puissent se défendre sans hésitation, aller voir leur responsable de formation ou leur supérieur-e et lui expliquer ce qui s’est passé. Cette personne pourra alors intervenir. » Un tel soutien va de pair avec une formation de qualité, mais « sa disponibilité sera plus ou moins grande selon la manière dont une entreprise est organisée, selon ses structures. »
De l’importance du réseautage
Quand un tel soutien n’est pas garanti dans une entreprise, échanger avec d’autres femmes qui connaissent une situation comparable peut aider. Mais, alors qu’on trouve des réseaux de femmes dans de nombreux secteurs – par exemple la médecine, le droit ou l’entrepreneuriat –, il en existe encore très peu dans les métiers de l’artisanat. Sandra Fischer se souvient en avoir cherché un à 22 ou 23 ans, quand elle était mécanicienne en machines à moteur. « Mais il n’y en avait pas. » Elle a donc décidé d’en créer un elle-même. « Ça m’a fait beaucoup de bien d’échanger avec d’autres femmes au sein du Handwerknetz. Elles savaient exactement de quoi je parlais. Ces échanges ont été d’une valeur inestimable pour moi. » Katharina Riedl, du collectif « gemeinsam bauen wir neu », abonde dans ce sens : « Lors de nos rencontres, nous pouvons raconter ce qui nous est arrivé. Un tel échange revêt une grande importance pour les apprenties, qui bénéficient du soutien d’artisanes plus expérimentées. »
Persévérer
Le soutien mutuel joue un rôle de premier plan, car il faudra du temps pour évoluer vers une culture d’entreprise plus ouverte. Sandra Fischer ne dit pas autre chose : « On a besoin de temps pour reconstruire une culture d’entreprise à partir de zéro, afin que les hommes et les femmes s’y sentent bien. Cela demande un engagement de la part de l’entreprise, de ses cadres et de tous les gens qui y travaillent. » Elle précise avoir pu changer pas mal de choses dans les structures où elle est passée et en avoir tiré de nombreuses expériences positives. « Mais bon, on doit s’accrocher et s’imposer ». Et avoir de la chance, parce que toutes les entreprises ne sont pas disposées à ce type de changements.
Dans son activité de cheffe de chantier, où elle coordonne les travaux et donne des instructions au personnel, Katharina Riedl exerce une influence déterminante sur la culture d’entreprise. Son objectif est que tout le monde puisse œuvrer en harmonie sur un chantier, peu importent l’origine ou le genre. Elle éprouve la grande satisfaction d’y être parvenue lors de sa dernière direction de travaux, période durant laquelle on lui a souvent dit : « Quel chantier sympa ! »

