Le nombre d’artisanes et d’artisans dégringole en Suisse depuis plusieurs décennies. Cela peut s’expliquer par l’automatisation croissante, mais aussi par la délocalisation d’activités manuelles ailleurs sur la planète, où les salaires sont bas. Presque plus aucun t-shirt n’est cousu dans notre pays, très peu d’armoires y sont fabriquées. Et, quand c’est le cas, il faut en général débourser beaucoup, beaucoup plus d’argent que ce à quoi nous sommes désormais habitué-e-s. Si des multinationales nous proposent un t-shirt à 5 francs et une armoire à 150 francs, pourquoi payer 10 fois plus – ou davantage – pour un objet confectionné en Suisse? Voilà qui nous paraît insensé, mais c’est précisément dans cette pensée que réside le cœur du problème, à savoir la dévalorisation du travail artisanal.
Les produits bon marché nous sont si familiers que, souvent, nous ignorons la somme de travail que nécessite la fabrication d’un vêtement ou d’un meuble. Et, surtout, la plupart d’entre nous n’a ni la volonté ni les moyens de payer assez pour qu’une couturière ou un menuisier, en Suisse, puisse vivre décemment. De nombreux objets fabriqués dans notre pays sont devenus un luxe inabordable pour beaucoup de gens. Par conséquent, une myriade de métiers artisanaux traditionnels ont disparu ou se sont vus relégués à un marché de niche.
Cette constatation ne vaut toutefois pas pour les secteurs du bâtiment et des installations, comme nous l’explique Simon Rindlisbacher dans les pages suivantes. Les travaux sur les bâtiments, les routes et les infrastructures énergétiques ne peuvent pas être délocalisés vers des pays où la main-d’œuvre coûte moins cher. De surcroît, la transition énergétique les rend plus indispensables que jamais. On observe pourtant, là aussi, une dévalorisation: dans beaucoup de métiers du premier et du second œuvre, du bâtiment et des installations, les salaires restent plutôt bas, les conditions de travail difficiles, les horaires stricts et la pression forte. Rien d’étonnant à ce qu’on y manque encore plus de main-d’œuvre qualifiée que dans d’autres secteurs. Or, si la Suisse veut réussir sa transition énergétique et mettre ainsi le cap vers un avenir durable, elle doit revaloriser ces métiers. Par exemple, en proposant des salaires plus élevés et des horaires de travail plus flexibles, afin d’attirer davantage de jeunes et de faciliter la vie de famille.
Peut-être assistons-nous aujourd’hui à une inversion de tendance: les emplois intellectuels, qui ont progressivement supplanté les métiers artisanaux pour devenir la principale catégorie professionnelle, sont nombreux à trembler devant l’intelligence artificielle. Celle-ci menace en revanche moins les métiers manuels. Nous ignorons encore s’ils intéresseront davantage de jeunes. La seule certitude est que le travail artisanal demeurera indispensable et qu’il est temps d’en reconnaître la valeur.
Katharina Wehrli,
corédactrice en cheffe de moneta