L’atelier de rembourrage et de sellerie Hoher, à Zurich, a vu le jour en 1868. Ursula Hoher représente la quatrième génération à le diriger. Visite d’un lieu au temps suspendu qui survit malgré tout.
Dans son livre «Ce que sait la main. La culture de l’artisanat» , le sociologue Richard Sennett a une lecture surprenante de l’Encyclopédie de Diderot. Ce grand recueil du siècle des Lumières, publié en trente-cinq volumes et sur trente ans, avait l’ambition de consigner et rendre accessible l’ensemble des connaissances de l’époque. Richard Sennett assimile plutôt cet ouvrage à une «Bible de l’artisanat» ; ses éditeurs l’avaient d’ailleurs intitulé «Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers».
Pour recueillir le savoir-faire des ateliers, Denis Diderot s’y est pris comme un anthropologue moderne: «Nous nous sommes adressés aux artisans les plus compétents de Paris et de notre royaume. Nous nous sommes donné la peine de leur rendre visite dans leurs ateliers, de les interroger et de prendre des notes selon leurs indications.» Richard Sennett trouve cet aspect passionnant, car Denis Diderot a rencontré avec cette démarche des obstacles inexistants quand on rédige des articles sur la philosophie ou la physique. Une large part des connaissances artisanales tient à un savoir implicite, qui se transmet davantage par la démonstration que par l’explication. L’artisan-e semble être quelqu’un d’heureux aux yeux des encyclopédistes de l’époque. Les planches illustrées qui accompagnent les textes montrent toujours des visages affichant une sérénité joyeuse. Au-delà de la pensée, les Lumières s’inviteraient-elles jusque dans le labeur?
C’est ce bonheur, éloigné des salles d’étude, qu’allait rechercher deux siècles plus tard la contre-culture étasunienne des années 1960 et 1970. Sa bible à elle prend la forme du magazine «Whole Earth Catalog». Sans constituer vraiment un ouvrage de référence, il offrait un «accès aux outils», ainsi que le suggère son sous-titre. Stewart Brand, activiste et réseauteur à l’origine de la publication, se réclamait très explicitement de Denis Diderot et «cette idée directrice des Lumières selon laquelle le savoir avait, jusqu’alors, été monopolisé par l’aristocratie», comme il l’a déclaré un jour au «Guardian». Dans les faits, son magazine évoque un catalogue de vente par correspondance sous LSD: la mise en page semble chaotique, d’innombrables recommandations de livres côtoient du matériel agricole ou des outils de menuiserie, le tout agrémenté de reportages et de textes courts en tout genre. Le «catalogue» proposait aussi bien des objets que des idées, et la livraison des premiers se déroulait sans accroc. En pouvant accéder à ces outils, hippies et autres personnes marginales ont commencé à fuir les villes en masse et à bricoler, jardiner et construire à tout va.
La manière «plus juste» de créer
L’artisanat en tant que source d’épanouissement personnel ne date pas d’hier. L’«Arts and Crafts movement» (littéralement «mouvement arts et artisanats»), ce courant réformateur britannique de la fin du 19e siècle qui a inspiré l’Art nouveau, attribuait déjà une grande importance au plaisir du travail manuel et à la beauté naturelle des matériaux. À l’ère de l’industrialisation, il visait un retour très clair à l’artisanat, cette manière «plus authentique» de créer et de façonner. Richard Sennett déplore, lui aussi, le côté «ennuyeux» de la production mécanique: «Face à la rigoureuse perfection de la machine, l’artisan devint désormais un emblème d’individualité humaine, et un emblème concrètement composé de la valeur positive accordée aux variations, aux lacunes et aux irrégularités [...].»
La contre-culture étasunienne des années 1970 prônait également le retour à la création manuelle, en réaction à une mécanisation croissante. Elle s’attaquait surtout aux gros calculateurs et à la bureaucratisation qui les accompagnait. La version de Stewart Brand avait cela de singulier qu’elle reliait la révolution numérique et les modes de vie alternatifs, dans des utopies éloignées des villes. On assistait alors à l’apogée des hippies et des communautés. Et aux balbutiements de la Silicon Valley, mais cela est une autre histoire.
Artisanat créatif ou travail aliénant
On peut remarquer une constante parmi tous ces exemples: l’artisanat s’est toujours vu revalorisé face à l’industrialisation et à la «déshumanisation» qui en résulte. La notion de travail «aliénant» se trouve aussi au cœur de l’œuvre de Karl Marx, mais ici, le mouvement ouvrier ne se soucie pas réellement de l’artisanat, le prolétariat se situant un cran plus bas. Voilà pourquoi on appelait parfois la classe ouvrière – apparue avec l’industrialisation au 19e siècle – le «quatrième état». Elle englobait les ouvrières et ouvriers salarié-e-s, les journalières et journaliers ainsi que le personnel d’usine, que l’on distinguait des trois ordres traditionnels (noblesse, clergé, bourgeoisie, dont faisait également partie l’artisanat).
En remontant encore plus loin dans l’Histoire, on croise dans la Grèce antique un certain Héphaïstos, dieu de l’artisanat, du feu et de la forge. Ce forgeron de l’Olympe fabriquait de la foudre pour Zeus ou des armes pour Achille. Les Grecques et Grecs de l’Antiquité se servaient du mot «demioergos» de deux manières: dans le langage courant pour désigner l’artisan-e ou dans les terminologies philosophiques et théologiques pour décrire le «dieu» en tant que créateur. Pour autant, on méprisait le travail physique. Aristote n’utilisait plus le vocable «demiurge», lui préférant «cheirotechnon», qui signifie tout simplement «ouvrier manuel». On retrouve plus tard ce même grand écart chez Hannah Arendt qui, dans son ouvrage «Vita activa», parlait de l’«homo faber» ou individu créateur, qu’elle imaginait doté de deux visages. Dans l’artisanat, la personne œuvre en qualité de créatrice qui détermine le «sens» des choses, par opposition à l’ouvrière ou à l’ouvrier qui accomplit uniquement des tâches répétitives. Hannah Arendt voyait toutefois, sous les traits de l’ingénieur moderne, l’«homo faber» à l’origine d’une vision du monde instrumentale et destructrice.
Les corporations... et la crise
Dans la Confédération helvétique, l’artisanat a immédiatement joué un rôle important, en particulier dans les villes. Il a constitué dès le 13e siècle l’épine dorsale de l’économie urbaine. La contribution essentielle de l’artisanat – tout comme le commerce – à la prospérité des cités de la fin du Moyen Âge se traduisait jusque dans sa position sociale. L’artisanat s’est organisé en confréries et a fini par obtenir son propre «état», après la paysannerie, le clergé, la chevalerie et le commerce. Les corporations qui leur ont succédé, bâtissant des siècles durant le fondement de la vie économique, ont acquis davantage de notoriété que les confréries.
Mais l’industrialisation a entraîné une crise. Une crise qui, comme souvent, s’est muée en opportunité. L’essor économique de la fin du 19e siècle a initié une mutation structurelle attendue de longue date dans l’artisanat, car les corporations avaient plutôt contribué à le scléroser avec leur protectionnisme. De nombreux métiers disparurent, furent absorbés par l’industrie ou trouvèrent leur salut en se cantonnant à des niches spécialisées dans la réparation (par exemple, la cordonnerie; lire à ce sujet l’article en ligne). D’un autre côté sont apparus une multitude de nouveaux métiers industriels: dans la carrosserie, l’installation, l’électricité, le montage, la radioélectricité, la photographie... Richard Sennett décrit aussi comment les aciéries et usines ont pris la place des ateliers en tant que nouveaux lieux de travail, et quelles structures sociales néfastes en ont découlé. À l’instar de Stewart Brand, l’éditeur du «catalogue», M. Sennett décèle toutefois une lueur espoir dans l’expansion actuelle du numérique. Il cite en exemple le phénomène Linux, où des systèmes d’exploitation entiers sont développés sans but lucratif. On y voit à l’œuvre des «artisan-e-s» qui cherchent avant tout une satisfaction dans la création, dans la fabrication de quelque chose de bon en soi. Le succès de Linux réside dans un «artisanat technologique, le lien fluide et intime entre résolution et identification du problème», écrit-il.
L’Histoire semble se poursuivre: l’artisanat devient obsolète, puis se réinvente. Ou, comme l’aurait déclaré l’auteur romain Pétrone à l’époque de Néron déjà: «L’artisanat ne meurt jamais!»

