Chaque année, en Suisse, une poignée de personnes quittent l’écran de leur bureau pour exercer une profession manuelle. Entre perte de sens, besoin d’air ou de concret, critique d’un système, les raisons qui les poussent à se réorienter sont bien souvent multiples.
L’atelier de tapisserie et de sellerie Hoher se trouve dans une discrète rue transversale du quartier du Seefeld, à Zurich. C’est une pièce tout en longueur avec des tables de travail, des chaises et des canapés qui ont bien vécu. Les murs sont recouverts de dizaines d’outils, parfois un peu mystérieux. Ursula Hoher, vêtue d’un chemisier blanc et d’un foulard coloré, est en train de restaurer une chaise longue ancienne. Elle confectionne une housse avec une imposante machine à coudre grise, équipée d’une aiguille double pouvant traverser le cuir.
«Cette machine de la marque allemande Adler m’a coûté, à l’époque, la moitié du prix d’une voiture de milieu de gamme», se souvient Ursula Hoher. Les modèles actuels proviennent de Chine et valent entre 5000 et 6000 francs. Dans son atelier, outre les trois machines professionnelles, tout l’outillage paraît plus grand qu’à la maison: les ciseaux ont d’énormes poignées, la tête des épingles fait la taille d’un petit pois, le coussin à épingles pourrait orner un canapé. Fixé au mur, un levier de la taille d’un verrou de porte permet d’augmenter la tension électrique jusqu’à 500 volts. Cette relique d’un autre temps a été mise hors service, glisse la maîtresse des lieux en souriant.
Première femme de la lignée
Ursula Hoher a accompli un apprentissage de décoratrice d’intérieur, puis a passé sa maîtrise et suivi des cours du soir afin d’acquérir des compétences commerciales. Après avoir achevé sa formation dans une autre entreprise, la jeune Ursula a cousu, coupé et raccommodé dans la boutique de son père, qu’elle a finalement reprise voilà une trentaine d’années. Elle est la quatrième Hoher et la première femme de la lignée à la tête de l’affaire familiale. Cela n’a pas gêné son père. Il l’a assistée quelques années, ce dont elle lui est reconnaissante. Pendant sa formation, se souvient-elle, il y avait environ vingt hommes pour quatre femmes. La proportion est exactement inversée aujourd’hui. Quant à savoir si les apprenti-e-s finiront par trouver un emploi, c’est une autre histoire.
Son arrière-grand-père, venu d’Allemagne jusqu’à Zurich, a ouvert l’atelier Hoher en 1868. Deux décennies après la fondation de la Suisse moderne, l’artisanat y occupait une place importante, mais l’essor des usines et la production de masse lui portaient déjà ombrage. L’Union suisse des arts et métiers, créée en 1879, donne une voix à l’artisanat et au petit commerce aux côtés des ouvriers, des entrepreneuses et des agriculteurs dans le rapport de force politique. L’industrie avait déjà oblitéré vers la fin du 19e siècle certains métiers artisanaux comme la savonnerie, la fabrication de peignes et la forge de clous, peut-on lire dans le Dictionnaire historique de la Suisse. D’autres métiers se sont orientés vers la réparation. La tapisserie et la sellerie en font partie.
Pas seulement pour les riches
La restauration de chaises et autres meubles anciens occupe une grande part de l’activité d’Ursula Hoher. Ici, elle insère des ressorts métalliques de la taille d’un index, afin de redonner de la tension à l’assise d’une vieille chaise; là, elle coud un nouveau revêtement en cuir pour une chaise longue d’après les plans du Corbusier. Elle affirme que son métier n’a pratiquement pas changé au cours des 150 dernières années et qu’elle travaille avec des outils tombés dans l’oubli. Elle pointe des emporte-pièces qui permettent de découper des formes dans le cuir, ou encore des tendeurs de bande dont la mission est de maintenir en place et stabiliser le rembourrage des assises et des dossiers. Les aiguilles à double pointe servent, elles, à coudre le rembourrage et à y fixer les boutons.
La clientèle est-elle majoritairement aisée? «Je vois aussi venir des gens qui ont peu d’argent et souhaitent, par exemple, restaurer un vieil objet de famille», éclaire Ursula Hoher. Elle ne s’ennuie jamais: «Certaines personnes me racontent la moitié de leur vie.»
Sacs et cartables très appréciés
Ursula Hoher ne voulait pas se contenter d’exercer un simple «métier de raccommodage». Quand son fils est allé à la crèche, elle lui a cousu un sac à goûter. Elle lui a ensuite confectionné des cartables colorés pour l’école. Aujourd’hui, elle en vend jusqu’à 150 chaque année. Ces petits trésors, qui existent aussi avec un rabat en peau de vache pour un effet rétro, coûtent un peu moins de 200 francs et rencontrent toujours plus de succès. Notamment parce que les enfants peuvent glisser une carte postale au dos et en changer ainsi le motif au gré de leurs envies. Pour compléter sa création, Ursula Hoher propose également les cartes grand format à insérer, ornées de guépards et de lions.
Elle profite de fabriquer ces cartables, qu’elle commercialise sous la marque Rintin, quand elle n’a pas d’autres commandes. Elle boucle chaque fois une série de 80 pièces. «Il serait trop compliqué de réajuster sans cesse les machines pour chaque étape.»
Bancs pour l’EPA et sacs à dos pour l’armée
Son grand-père fabriquait encore des bâtons de ski en bois de noisetier, avec des rosettes en cuir à la base. Les skis pouvaient être munis d’une peau, comme pour la randonnée hivernale aujourd’hui, mais il s’agissait alors réellement de peau de phoque. L’aïeul tapissait aussi des chaises et des canapés. Il confiait les travaux de base du cuir à des artisanes ou artisans à domicile, de la ville de Zurich jusqu’au Toggenburg. Plus tard, l’armée a assuré au père d’Ursula Hoher un important volume de commandes: il confectionnait pour la Grande muette des sacs à dos avec des sangles en cuir. Ces sacs sont désormais entièrement composés de matières synthétiques. Le père a même recouvert de cuir les bancs des restaurants de feue la chaîne de supermarchés EPA.
Ces travaux de qualité avaient leur prix, mais les meubles duraient beaucoup plus longtemps que les produits bon marché actuels. C’est qu’«il y a cuir et cuir», fait observer Ursula Hoher en désignant une chaise qui attend d’être recouverte. La couche supérieure d’une peau d’animal constitue la meilleure, les couches inférieures étant de moins bonne qualité. «On ne se rend pas tout de suite compte de la qualité du cuir sur une chaise neuve.» Celle-ci se révèle au fil des ans, par exemple quand le matériau se fissure.
La hausse des loyers pose problème
Comment Ursula Hoher arrive-t-elle à faire perdurer son métier? «L’âge d’or de l’artisanat, tel que l’a connu mon grand-père, est révolu», répond-elle. Bien qu’elle soit parvenue à subvenir à ses besoins et à ceux de son fils pendant trente ans, elle ne s’est pas enrichie. La hausse des loyers du Seefeld, à Zurich constitue un gros problème: situé quasiment aux portes de la «Côte d’Or», sur la rive droite du lac de Zurich, le quartier s’est gentrifié ces dernières décennies.
Ursula Hoher part du principe qu’elle ne trouvera personne pour lui succéder quand elle prendra sa retraite, dans quelques années. Difficile aussi de vendre son commerce, mais au moins les coûteuses machines à coudre sont-elles amorties. «Le pas-de-porte n’a ici presque aucune valeur. Même fidèles, les clientes et clients ne reviennent que tous les quinze ans environ», explique-t-elle. Précisément, le téléphone sonne et quelqu’un qui lui avait confié un travail il y a plus de dix ans déjà souhaite revenir.
Ursula Hoher choisirait-elle encore ce métier maintenant?«Mon travail me passionne toujours autant.» Contempler chaque soir ce que l’on a accompli donne une sensation agréable. D’un autre côté, Mme Hoher comprend très bien que son fils aspire à un autre métier: il suit des études d’économie. On ne verra donc probablement pas de cinquième génération dans l’atelier de tapisserie et de sellerie. Mais qui sait? Peut-être que, comme elle le suggère, «des jours meilleurs reviendront» pour ce métier.


