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17.06.2026 par Simon Rindlisbacher

Urgent: cherche mains en or

Les artisanes et artisans sont de moins en moins nombreuses et nombreux en Suisse. Beaucoup de métiers manuels ont disparu au cours de ces dernières décennies ou souffrent d’un déficit d’image. Ils s’avèrent pourtant indispensables à la transition énergétique, à l’économie circulaire et – par conséquent – à l’avenir de la Suisse.

Article du thème L’artisanat
Illustrations: Claudine Etter

« Où sont passées les mains en or ? », s’exclamait Margrit Stamm dans une chronique (en allemand, NDT) publiée il y a deux ans. La professeure en sciences de l’éducation attirait alors l’attention sur une réalité toujours actuelle : les artisanes et artisans se raréfient en Suisse. D’après l’Office fédéral de la statistique, les métiers de l’artisanat et les professions apparentées occupent aujourd’hui à peine 10 pour cent des 4,8 millions de personnes actives. Leur part dépassait les 25 pour cent en 1970. Le nombre d’artisanes et artisans a nettement baissé en chiffres absolus aussi. Les métiers intellectuels et scientifiques sont devenus les principales catégories professionnelles. Un glissement similaire s’observe dans les cursus de formation : le nombre de diplômes universitaires ne cesse d’augmenter, tandis que celui des apprentissages professionnels diminue.

Les mains en or se servent donc désormais d’un ordinateur plutôt que d’un marteau et d’une scie. La raison ? L’artisanat souffre d’un déficit d’image, à en croire Margrit Stamm. Elle attribue cela, entre autres, à l’académisation de la politique de formation — et précisément au fait que le diplôme universitaire soit présenté comme la voie royale. De nos jours, « plus un métier exige de la force et du travail manuel, plus son statut est bas », ajoute-t-elle. Des études montrent que les professions manuelles sont perçues négativement parce que jugées épuisantes et peu rémunératrices.

Indispensables pour la transition énergétique… 
Si les mains en or se font rares, c’est aussi le cas des métiers artisanaux. Une étude (en allemand) du bureau de recherche Interface, réalisée en 2011, parvenait à la conclusion qu’un quart de l’artisanat traditionnel était fortement menacé. Dans cette étude, 307 métiers artisanaux exercés avant 1950 – d’où leur qualificatif de « traditionnels » – avaient été recensés sur mandat de l’Office fédéral de la culture. L’étude considérait comme une menace l’automatisation croissante des processus de production ainsi que l’accélération des flux de marchandises et de communication autour de la planète. L’artisanat traditionnel a alors inévitablement perdu en importance, étant donné qu’il est caractérisé par la fabrication manuelle sur mesure, la durabilité, la réparabilité et l’ancrage local.

En revanche, des métiers tels que monteuse ou monteur électricien-ne, peintre ou contremaître échappaient à la menace. Cela s’explique aisément : ces professions ne consistent pas en la fabrication, mais en l’installation et l’entretien. Leurs tâches sont donc plus complexes à automatiser et, surtout, difficiles à délocaliser vers des pays à bas salaires. Ces métiers resteront essentiels tant qu’il faudra construire et entretenir des bâtiments, des routes et des voies ferrées. La transition énergétique vient encore stimuler la demande : installation de pompes à chaleur et de panneaux solaires, rénovation thermique des bâtiments et adaptation des infrastructures au climat exigent le recours à des compétences sur le terrain. Or, ces secteurs font face à une pénurie d’artisan-e-s, ainsi que l’ont révélé des enquêtes (en allemand) du groupe Adecco et de l’Université de Zurich.

Pour que la transition énergétique ne s’enraie pas à cause de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, la Confédération a lancé en 2022 – en collaboration avec différentes associations professionnelles – l’« Offensive de formation dans le secteur du bâtiment ». Une opération qui ambitionne d’attirer davantage de jeunes talents, de faciliter la reconversion professionnelle et de fidéliser la main-d’œuvre spécialisée. De nouveaux métiers ont vu le jour dans le cadre de cette campagne, par exemple celui d’installatrice/installateur solaire CFC. Ou celui de monteuse/monteur de réseaux de canalisations CFC, en cours de développement, comme l’indique le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI). L’initiative vise à remédier au manque de main-d’œuvre qualifiée dans les secteurs de l’approvisionnement en eau, en gaz et en chauffage urbain.

… et pour l’économie circulaire 
L’offensive de formation et les diverses campagnes ont permis de sensibiliser un tant soit peu le public à l’importance des métiers manuels dans la transition énergétique. On tend néanmoins à oublier qu’ils jouent également un rôle de premier plan dans l’économie circulaire. Celle-ci vise à utiliser les matières premières et les objets aussi efficacement et longtemps que possible, ainsi qu’à boucler leurs cycles respectifs. L’économie circulaire figure en tant qu’objectif dans la stratégie nationale pour le développement durable. Et pour cause : « Quelque 50 pour cent de l’impact environnemental total, à l’échelle mondiale, découlent de la consommation de matières premières », souffle Tobias Stucki, codirecteur de l’Institut Sustainable Business de la Haute école spécialisée bernoise. L’économie circulaire contribue précisément à réduire cette consommation, et par là les émissions et déchets ultimes qu’elle génère. « Une économie circulaire viable requiert des objets durables et réparables. Or, pour les concevoir, fabriquer, réparer et recycler, on a besoin de l’artisanat. »

Il est ici question avant tout de l’artisanat de production, c’est-à-dire ces métiers dont – selon l’étude Interface de 2011 – bon nombre risquent de disparaître, du moins en ce qui concerne l’artisanat traditionnel. Les autrices et auteurs de l’étude avaient constaté que de tels métiers pourraient jouer un rôle pionnier dans la mise en place et l’ancrage de formes d’économie durables. D’une part, parce qu’ils permettent de fabriquer ce que Tobias Stucki qualifie de « condition à l’économie circulaire » : des objets durables et réparables. D’autre part, parce que les artisan-e-s travaillent près des consommatrices finales et consommateurs finaux, ce qui nécessite moins de transports énergivores. Enfin, la confection artisanale sur mesure et en petites séries évite la surproduction, devenue courante dans la fabrication industrielle de masse.

Coûteuse, l’économie circulaire ?
Donner la préférence à des objets faits main et durables, que l’on peut plusieurs fois réparer, revaloriser et transmettre, plutôt qu’à des produits de masse bon marché ? L’approche semble tout à fait durable, mais on peut y voir aussi un luxe réservé à qui en a les moyens. Rappelons ici quelque chose de fondamental : s’il est vrai que les objets qui correspondent aux critères de l’économie circulaire peuvent coûter plus cher à l’achat, ils durent en général plus longtemps et sont réparables. Les coûts ne sont alors pas forcément plus élevés pendant tout le cycle de leur vie, mais se décalent. Par exemple, au lieu d’acheter chaque année un jean bon marché, nous pourrions nous contenter d’un qui coûte peut-être quatre ou cinq fois plus cher, mais dure au moins cinq ans. Cela implique d’avoir les moyens au moment de l’achat et plus tard, pour une réparation éventuelle. Une fiche de synthèse (en anglais) publiée, il y a peu, par l’Agence européenne pour l’environnement affirme que l’économie circulaire ne garantit pas toujours des résultats socialement équitables. Les responsables politiques doivent donc veiller à ce que les objets et services circulaires restent abordables pour les personnes à faibles revenus. 

Selon Tobias Stucki, la conception des objets peut aussi y contribuer, par exemple si l’on choisit de fabriquer des modules de base en grandes quantités, donc à moindre coût. La conception s’avère déterminante également pour abaisser le prix des réparations : « Concevoir des produits afin qu’ils soient réparables permet de gagner du temps et de réaliser ainsi des économies », explique le chercheur de la Haute école BFH. Il considère la Suisse comme tout à fait prédestinée à une telle économie circulaire, socialement optimalisée. « Grâce au système de formation dual, nous avons développé une main-d’œuvre artisanale avec les connaissances, les compétences et la créativité requises. »

Une Suisse prédestinée, mais hésitante
Comme pour la transition énergétique, l’artisanat se trouve au cœur de la mise en œuvre de l’économie circulaire. Les artisanes et artisans de notre pays disposent des bases nécessaires à cette fin. Toutefois, seules 10 pour cent des entreprises l’ont concrétisée à ce jour, ainsi que l’indique le rapport d’étape (en allemand) sur l’économie circulaire suisse de 2024. Tobias Stucki a co-rédigé ce rapport. De ses discussions avec les entreprises, il retient surtout deux raisons pour lesquelles elles ne sont pas plus nombreuses à avoir sauté le pas. Certaines peinent à rompre avec leurs habitudes et leurs traditions. D’autres voient toujours, dans leurs activités quotidiennes, un problème qui paraît plus urgent. « Elles reportent donc la mise en œuvre de l’économie circulaire à l’année suivante, et ainsi de suite », explique M. Stucki. Le rapport nous apprend que certaines entreprises estiment que leurs produits ne se prêtent pas à l’économie circulaire, que les connaissances en la matière leur font défaut ou que les coûts d’investissement sont trop élevés. Quel obstacle les entreprises citent-elles toutefois le plus souvent juste avant les coûts d’investissement ? Le manque de main-d’œuvre qualifiée !

Contrairement aux métiers indispensables à la transition énergétique, il n’existe pas encore de campagnes de communication destinée à pallier la pénurie d’artisan-e-s qualifié-e-s dans l’économie circulaire. L’une des raisons est qu’en principe, pour que l’économie circulaire fonctionne, toutes les entreprises de Suisse devraient s’y mettre. « Dans les secteurs de l’énergie et de la construction, essentiels pour la transition énergétique, l’État peut facilement identifier et motiver quelques grandes entreprises et organisations. Or, on trouve de nombreux acteurs très différents dans les autres domaines d’activité », relève M. Stucki. Cela rend les mesures ciblées d’autant plus difficiles à réaliser. Pourtant, la nouvelle loi sur la protection de l’environnement fournirait déjà les bases légales. Le Conseil fédéral doit maintenant s’appuyer sur ces dernières afin d’adopter des mesures concrètes de mise en œuvre. 

Valoriser les mains en or 
Cela dit, les choses bougent dans la formation. Le SEFRI a lancé, en 2021, le programme « Développement durable dans la formation professionnelle et continue ». Il prévoit un enseignement systématique de compétences en matière de durabilité, tous secteurs confondus. Selon Nicoletta Gullin-Halter, chargée de la formation professionnelle initiale au SEFRI, de nombreux domaines d’activité songent à intégrer la gestion responsable des ressources naturelles et de l’environnement dans les profils de métier. Voilà qui devrait également contribuer à remédier à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Mme Gullin-Halter rappelle que « des recherches récentes montrent que les aspects liés à la durabilité jouent un rôle déterminant dans le choix d’un métier. Ils font aujourd’hui partie des facteurs qui rendent une profession attrayante, outre de bonnes conditions de travail et des possibilités d’évolution. »

On a donc urgemment besoin d’artisanes et d’artisans si l’on veut pouvoir s’appuyer sur la transition énergétique et l’économie circulaire, pour que la transition durable devienne réalité dans un délai raisonnable en Suisse. Ces personnes apportent non seulement la force de travail requise sur les chantiers et dans les ateliers, mais aussi – et surtout – les compétences nécessaires, leur expérience et leur créativité. Leur accorde-t-on pour autant la reconnaissance méritée ? Le doute est permis. Une rémunération plus élevée et une meilleure estime sociale pourraient grandement revaloriser ces métiers. Margrit Stamm propose une autre voie : abandonner, dans le domaine de l’éducation, la vision étroite du « plus haut possible ». On devrait évaluer les gens en fonction de leurs réalisations et non de leur titre, « afin que, même sales, les mains en or puissent être considérées à leur juste valeur ».

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