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26.02.2026 par Roland Fischer

État d’urgence des inégalités

Quand les inégalités deviennent-elles extrêmes? Un comité d’expert-e-s propose d’en confier l’évaluation, le suivi ainsi que l’élaboration de re­commandations à un organe indépendant, comme pour le climat. La colère gronde tandis que le pouvoir se concentre toujours plus au sommet de la pyramide.

Article du thème L’inégalité
Illustrations: Claudine Etter

On peut mesurer les inégalités. Le procédé s’avère évidemment un peu plus complexe que pour la concentration de CO2 dans l’atmosphère ou la température moyenne de la planète, mais le constat reste le même: nous nous rapprochons d’un état d’urgence. Voilà en tout cas ce qu’affirme un rapport rédigé par un comité de spécialistes dirigé par Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, et présenté l’an dernier au sommet du G20 en Afrique du Sud. Cyril Ramaphosa, président du pays et du forum intergouvernemental à ce moment, avait convoqué un «comité extraordinaire d’expert-e-s indépendant-e-s sur les inégalités mondiales». Après avoir épluché les données actuelles, le comité a formulé une recommandation explosive: il est urgent d’agir et l’on devrait créer, à cette fin, un nouvel organisme international chargé d’étudier la lutte contre les disparités dans le monde entier. Son rôle politique devrait avoir autant d’influence que celui du Groupe intergouvernemental d’expert-e-s sur l’évolution du climat (GIEC), qui se consacre à la crise climatique. «Le monde a reconnu l’existence d’une crise climatique. Le moment est venu de prendre conscience que nous vivons, en outre, une crise des inégalités», a martelé Joseph Stiglitz en présentant le rapport. 

Les douze plus riches possèdent davantage que la moitié la plus pauvre de l’humanité 
Les résultats exposés dans le rapport ont de quoi impressionner, mais ces chiffres loufoques sont tellement habituels qu’ils n’ont guère fait les gros titres: les 10 pour cent des personnes les plus fortunées de la planète engrangent 54 pour cent du revenu mondial total et possèdent les trois quarts de la richesse globale. La moitié la plus pauvre de l’humanité ne touche, quant à elle, que 8 pour cent des revenus et détient à peine 2 pour cent de la richesse. Un point sur lequel l’organisation de développement Oxfam insiste dans son rapport intitulé «Résister au règne des plus riches», présenté cette année au Forum économique mondial (WEF) de Davos. Une coterie d’environ 3000 milliardaires accumule une fortune toujours plus démesurée. Elle a bondi de 2500 milliards de dollars étasuniens l’an dernier pour atteindre 18 300 milliards, un nouveau record. Les douze personnes les plus riches du monde possèdent à elles seules davantage que la moitié de l’humanité qui se trouve du côté moins privilégié des statistiques. 
L’économiste indienne Jayati Ghosh mène des recherches et enseigne à l’Université du Massachusetts Amherst, aux États-Unis. Elle a joué un rôle de premier plan dans la rédaction du rapport Stiglitz. L’analogie avec l’urgence climatique revêt une importance capitale à ses yeux, également quant aux données disponibles: «Même s’il existe encore des climatosceptiques, la situation ne fait plus de doute depuis que nous disposons des rapports réguliers du GIEC, qui ont beaucoup influencé le débat public.» Jayati Ghosh insiste sur la nécessité d’obtenir des données beaucoup plus fiables sur les inégalités. De nombreux pays n’ont aucun intérêt à consigner précisément leur situation, certains allant jusqu’à l’embellir. Un organisme indépendant pourrait surveiller les disparités dans différents domaines et coordonner la recherche. Cela permettrait, par exemple, d’en déterminer les causes sous-jacentes et d’évaluer l’efficacité des mesures appliquées par les États. 

L’effet de «ruissellement» se fait attendre 
D’après le rapport Stiglitz, les inégalités mondiales ont légèrement baissé depuis le début des années 2000, mais cela s’explique surtout par la hausse des revenus en Chine. On ne peut dès lors parler d’un revirement de tendance, puisque les disparités continuent de s’intensifier dans de nombreuses régions de la planète. Neuf personnes sur dix vivent aujourd’hui dans des pays à fortes inégalités, même selon les normes plutôt conservatrices de la Banque mondiale. Et l’on ne perçoit pas vraiment l’effet de ruissellement si souvent invoqué par les adeptes du néolibéralisme, c’est-à-dire l’affirmation que tout le monde – y compris les plus pauvres – finirait par profiter de la richesse accumulée au sommet de la pyramide. La croissance exponentielle de la fortune globale profite en premier lieu aux individus qui possèdent déjà une richesse immense. Ainsi, plus de 40 pour cent de la fortune produite depuis le début du siècle sont allés au pour cent le plus riche de la population, tandis que la moitié la plus pauvre n’en a empoché qu’un pour cent. Presque rien ne ruisselle vers le bas. 

Quand atteindra-t-on un point de bascule? 
Quantifier les inégalités est primordial pour changer les choses sur le plan politique. Si l’analogie avec le GIEC s’impose, les inégalités constituent une réalité perceptible, une injustice quotidienne. On pourrait opter pour le fatalisme et arguer qu’à un moment donné, qu’importe la fortune que détiennent les plus riches, car il y a bien longtemps que l’on n’arrive plus à se représenter un tel dé­s­équilibre. Quand atteindra-t-on un point de bascule en matière d’inégalités? Quand cela dégénérera-t-il en révoltes? «N’est-ce pas déjà ce qui se passe?», répond sobrement Jayati Ghosh. Elle n’évoque pas des actions concertées vis-à-vis de la classe dirigeante, mais une «lutte généralisée de tous contre tous». Et l’économiste de citer les exemples de l’ostracisation des musulman-e-s en Inde ou de l’augmentation des crimes haineux dans différentes sociétés. Voilà pré­cisément pourquoi Mme Ghosh trouve si important d’identifier des domaines d’action concrets. Faute de cela, les gens verront leur frustration atteindre des sommets et pourraient bien finir par se battre sauvagement. 

Internet, catalyseur de révoltes 
À propos de la classe dirigeante au pouvoir, on peut noter avec intérêt qu’une analyse scientifique récente (en anglais) parvient à la conclusion que les moyens numériques peuvent se retourner contre les puissant-e-s et les riches. Les gens se révoltent-ils automatiquement quand ils doivent lutter pour survivre alors qu’une petite élite se vautre dans une débauche de luxe? Une équipe d’économistes d’Allemagne et d’Australie cherchait des points de bascule en matière d’inégalités. Elle a trouvé un «ingrédient supplémentaire» crucial, qui détermine si les disparités extrêmes déclenchent une dynamique révolutionnaire: l’internet. Les chercheuses et chercheurs ont examiné les données de plus de 120 pays pour la période de 1996 à 2020, faisant une comparaison entre les inégalités de revenus (mesurées à l’aide de l’indice de Gini) et les indicateurs de stabilité politique de la Banque mondiale. Il est apparu que la part de la population qui utilise l’internet faisait office de catalyseur. De plus grandes disparités n’entraînent pas une plus grande instabilité politique dans les pays où l’accès à la Toile est limité, les groupes marginalisés n’y disposant pas des informations nécessaires pour comparer leur vie à celle des autres. Avant l’ère numérique, on se comparait avant tout à son voisinage immédiat. Quand tout le monde autour de nous vit dans le dénuement, notre propre situation semble, sinon normale, au moins supportable. L’internet rompt cet isolement: la vie des riches s’affiche à l’échelle nationale et internationale. Les réseaux sociaux deviennent une vitrine du luxe et instaurent un sentiment latent de «désavantage relatif». Les médias numériques offrent en même temps une panoplie d’outils qui permettent de s’organiser avec efficacité. Un mélange qui peut s’avérer détonant. 

Concentration extrême du pouvoir au sommet 
Jayati Ghosh a la conviction que l’«état d’urgence» est lié non seulement à l’augmentation des inégalités, mais aussi à la concentration des richesses et – par conséquent – du pouvoir au sommet. «C’est probablement la toute première fois que nous assistons à une telle accumulation dans toute l’histoire de l’humanité», lâche l’économiste. Ce qui se passe au sommet devrait nous alarmer: les puissant-e-s disposent de possibilités inédites pour établir les règles à leur avantage, par des lois ou des canaux numériques. Le danger pour nos démocraties est très concret. L’organisation de développement Oxfam Allemagne a publié un rapport (en allemand) intitulé «L’épreuve de vérité: comment les inégalités sociales extrêmes menacent la démocratie». Les ploutocrates qui amassent le plus de ressources exercent aujourd’hui un pouvoir sans précédent, ne serait-ce que par leur influence numérique. En contrôlant les médias, ils peuvent déjà manipuler l’opinion publique. Même des systèmes juridiques basculent parfois en leur faveur. De l’autre côté, celles et ceux qui trébuchent ou se retrouvent en marge ressentent de l’impuissance, crient vengeance et cherchent à obtenir réparation. Il ne s’agit donc pas seulement d’une injustice banale, mais du germe émotionnel de la radicalisation politique.

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