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26.02.2026 par Simon Rindlisbacher

La grande peur du déclassement

Les inégalités économiques empirent. Beaucoup de gens se sentent sous pression, et pas seulement sur le plan matériel: ils craignent aussi pour leur statut social. Les partis populistes de droite exploitent ces craintes, les reprennent à leur compte et attisent une lutte culturelle qui leur profite en premier lieu.

Article du thème L’inégalité
Illustrations: Claudine Etter

Le récent rapport d’Oxfam le montre clairement, une nouvelle fois: les super-riches s’enrichissent de plus en plus et de plus en plus vite. En revanche, on voit à peine diminuer le nombre de personnes qui vivent dans la pauvreté. Les inégalités économiques s’accentuent donc et façonnent le paysage politique dans beaucoup de pays, ce qui donne des ailes aux partis populistes de droite. Plusieurs études relèvent explicitement le lien entre ces deux phénomènes. Mais comment cela a-t-il-lieu, au juste? 
Tout d’abord, arrêtons de croire que ce sont surtout les principales victimes des inégalités économiques croissantes qui votent pour des populistes de droite: «Les personnes disposant de très peu de ressources ont tendance à accorder leur voix à des partis qui promettent une redistribution, donc de gauche», observe David Weisstanner, politologue à l’Université de Lucerne. Les disparités économiques jouent un rôle dans l’essor du populisme de droite, certes, mais elles ne sont pas les seules à l’œuvre. La dimension économique revêt, en effet, un pendant culturel: les gens qui élisent des partis populistes de droite ne se soucient pas que d’intérêts économiques, mais aussi de valeurs, de mode de vie, de respect et de reconnaissance. «En combinant tous ces éléments, on obtient un modèle explicatif, en l’occurrence la position d’une personne dans la hiérarchie sociale», détaille le chercheur lucernois. Comme ses études le mettent en évidence, les personnes qui craignent de perdre leur statut tendent à préférer un parti populiste de droite. Elles sont souvent issues de la classe ouvrière ou moyenne inférieure, c’est-à-dire d’une marge économique. Elles ont peur de sombrer dans la précarité, notamment parce que les inégalités croissantes ont augmenté la hauteur de chute. Et le bouleversement des valeurs sociales, qui remet en question leurs habitudes et coutumes, les préoccupe. 

Le sentiment que tout s’aggrave 
Carolin Amlinger et Oliver Nachtwey confirment les résultats des recherches de David Weisstanner. Dans leur livre «Zerstörungslust¹», ces sociologues, qui enseignent à l’Université de Bâle, analysent en détail la montée du populisme de droite. Le duo a donc dialogué avec des électrices et électeurs de l’AfD²: ainsi Rainer Kunz, fan d’Elon Musk, qui a parcouru le monde en tant que cuisinier sur un navire jusqu’à ce qu’un accident de travail mette fin à ce mode de vie. Il a ensuite survécu grâce à de petits boulots, puis la pandémie de coronavirus est venue bouleverser à nouveau ses plans. Il est aujourd’hui agent d’entretien et rêve d’ouvrir son propre stand de saucisses au curry en Amérique du Sud. Ou Charlie Mayr, fils d’une immigrée, étudiant en chimie qui a grandi dans un environnement préservé. Il veut bien faire, mais estime que la politique ne récompense pas ses efforts. Il perçoit les étrangers comme une menace. Ou encore Mathilde Koller, décoratrice d’intérieur. Elle soutient que la classe ouvrière a été privée de la fierté des accomplissements acquis à la sueur de son front, que le gouvernement impose des mesures de protection du climat au détriment du peuple, tout en négligeant le bien commun. Rainer Kunz, Charlie Mayr et Mathilde Koller représentent un groupe de personnes qui se sentent laissées pour compte et observent comment tout va – supposément – de mal en pis. 
Comme le glisse David Weisstanner, «même si cette perception de leur propre situation reste subjective, la conjoncture objective joue toujours un rôle en fin de compte». Et celle-ci est redoutable. Premièrement, nous vivons une époque de crises et de changements multiples. La mondialisation et la numérisation ont ainsi transformé ou effacé de nombreux métiers, en particulier dans les classes ouvrières et moyennes. Deuxièmement, les taux de croissance ont baissé ces dernières décennies. Carolin Amlinger et Oliver Nachtwey rappellent qu’une croissance économique effrénée est devenue presque impossible et non souhaitable. Or, cela balaie le mécanisme avec lequel les sociétés libérales ont résolu les conflits sociaux dans le passé, c’est-à-dire en créant et distribuant de nouvelles ressources. 

Érosion de la démocratie 
En tout cas, ce mécanisme n’est plus utilisé, car si la croissance existe toujours, seule une poignée de gens en profite encore. Une évolution que l’on doit en grande partie au néolibéralisme. Cet ordre économique mise sur la privatisation, la dérégulation, le démantèlement social et les baisses d’impôts: autant de mesures qui entraînent une forte concentration des richesses, laissent de nombreuses personnes sur le carreau et offrent donc un terrain fertile idéal au populisme de droite. Tel est du moins l’avis de John Brown, sociologue irlandais qui se réclame notamment de l’économiste Thomas Piketty, du sociologue économique Wolfgang Streeck ainsi que du sociologue et politologue Colin Crouch. M. Brown soutient que, dans le cadre du néolibéralisme, l’économie a détourné l’État. Il pointe un cercle vicieux: l’accroissement de la richesse permet aux élites économiques de modeler l’État de manière à graver dans le marbre les avantages des détentrices et détenteurs de capitaux. Voilà qui renforce les inégalités économiques et – en toute logique – les déséquilibres dans le pouvoir politique. Le sociologue irlandais en conclut que la démocratie a été ainsi vidée de sa substance. Selon lui, au lieu d’accompagner et de limiter de façon critique l’élite économique, les partis de centre gauche et de centre droit se rallient au néolibéralisme et à l’austérité, démantelant les mécanismes de protection des salarié-e-s. Ou, comme le formulent Carolin Amlinger et Oliver Nachtwey: les droits et institutions sociaux et démocratiques qui devaient préserver la société des effets négatifs du capitalisme ont été abrogés dans de nombreux domaines. À l’instar de David Weisstanner, les deux spécialistes en sociologie soulignent que la politique d’austérité a des conséquences particulièrement visibles — par exemple quand, pour cause de restrictions budgétaires, des infrastructures publiques se détériorent soudain, des bus ne circulent plus de manière fiable, des espaces communautaires sont laissés à l’abandon ou une piscine ferme. 

La société libérale ne tient pas ses promesses 
Tout cela conduit Rainer Kunz, Charlie Mayr et Mathilde Koller à imaginer que les choses vont de plus en plus mal. S’ajoute l’impression que la société libérale ne tient plus sa promesse selon laquelle chacune et chacun, en s’en donnant la peine, peut gravir l’échelle sociale et mener une vie satisfaisante. D’après Carolin Amlinger et Oliver Nachtwey, celles et ceux qui se sentent laissé-e-s pour compte adoptent une pensée à somme nulle: dans cette conception, il n’y a en quelque sorte qu’un seul gâteau. Plus on est à le manger, plus les parts se réduisent. Les personnes qui pensent ainsi se jugent alors menacées par les groupes auxquels elles ne s’identifient pas. Autant de «groupes extérieurs» dont la situation s’est apparemment améliorée grâce à une politique d’égalité ou d’intégration, par exemple des femmes ou des personnes issues de l’immigration. Les groupes en question passent pour des parasites et pour une concurrence autour du gâteau. En même temps, celles et ceux qui se perçoivent comme laissé-e-s à la marge ressentent une méfiance grandissante envers les partis et institutions politiques établis. Elles et ils leur attribuent la responsabilité de cette situation difficile. Et ont le sentiment de se voir imposer des règles de vie au nom de la protection des minorités ou du climat, que ce soit avec l’interdiction des pailles en plastique, le retrait de la circulation des véhicules trop anciens ou l’usage d’un langage non genré. De vertical, un conflit de répartition devient ainsi horizontal et les craintes liées au statut social se muent en lutte culturelle. Deux aspects qui vont de pair avec une critique ouverte de l’État et des institutions démocratiques telles que la Constitution. 
C’est là qu’interviennent les partis populistes de droite: ils instrumentalisent les peurs liées au statut social ainsi que les sentiments de manque et de privation, et ils les valident. Ils proposent en même temps des récits qui détaillent ces expériences de manière simple et accessible, ils les intensifient politiquement. David Weisstanner de préciser: «Ces partis parlent de la pression subie par celles et ceux qui travaillent dur. Ils désignent comme ennemi-e-s toutes et tous les autres qui, selon eux, en font moins et profitent quand même de la société, par exemple via l’aide sociale ou les retraites versées par l’État.» Les discours tournent invariablement autour du statut social et de la reconnaissance. Les personnes issues de l’immigration sont désignées en particulier comme une menace, qualifiées de profiteuses responsables de la présumée mauvaise situation. De quoi nourrir les craintes liées au statut social. Celles et ceux qui se sentent déconsidéré-e-s pensent alors qu’on les prend au sérieux, qu’on représente leurs intérêts. «Les partis populistes de droite s’ingénient aussi à dévaloriser le statut des ‹hors groupes›, ce qui donne à leurs propres électrices et électeurs un sentiment subjectif de supériorité», note le politologue. 

Lutte culturelle contre juste répartition 
Les partis populistes de droite exploitent de plus en plus la méfiance vis-à-vis des institutions démocratiques. Ils la reprennent et la renforcent en dénigrant la justice, les médias libres, le parlement, voire les organisations de la société civile, sapant ainsi méthodiquement la confiance à leur égard. La rhétorique populiste de droite recourt à une critique constante des soi-disant élites qui dirigent le pays et seraient à l’origine de tout ce qui va mal. Qui remarque que les dirigeant-e-s de partis populistes de droite font souvent partie de cette élite? «Cet aveuglement montre à quel point le recadrage de la lutte pour la redistribution en une lutte culturelle fonctionne bien», conclut David Weisstanner. 
Le plus frappant est que, bien que les inégalités économiques constituent le terreau de leur essor, les partis populistes de droite restent d’habitude vagues et contradictoires en ce qui concerne leur politique économique et sociale. Dans un esprit de chauvinisme, ce sont surtout les prestations sociales qui sont défendues contre les «parasites», en Europe. Mais, selon David Weisstanner, «même cette rhétorique n’apporte généralement pas grand-chose aux électrices et électeurs de ces partis, sur le plan matériel.» Il n’existe guère, à ce jour, de preuves visibles qu’une politique populiste de droite améliore vraiment la situation en matière d’inégalités. Au contraire: là où ces partis ont un pouvoir décisionnel, la réalité montre qu’ils soutiennent des pans importants de la politique néolibérale, tels que l’élagage de réglementations ou des baisses d’impôts pour les entreprises et les riches. 

Pas de politique sociale, mais des privilèges pour leurs propres cercles 
Pour prendre un exemple concret, tournons-nous vers les États-Unis: le gouvernement Trump effectue des coupes claires dans les réglementations – surtout en matière de protection de l’environnement –, cherche à affaiblir un État providence déjà chétif tout en accordant de généreuses baisses d’impôts aux entreprises et aux riches. Cela ne fait qu’aggraver les inégalités économiques. Et, comme le montre aussi le gouvernement Trump, quand des partis populistes de droite se trouvent au pouvoir, ils utilisent souvent leur influence pour favoriser leurs cercles économiques alliés et leurs propres intérêts. Beaucoup de celles et ceux qui ont voté pour Donald Trump par crainte du déclin social semblent obtenir bien peu de résultats tangibles, hormis une politique symbolique et le sentiment d’être écouté-e-s. De surcroît, une guerre culturelle impitoyable contribue à agrandir la fracture entre les différentes couches de la société. Le nombre de perdant-e-s paraît donc augmenter et non diminuer. 
Malgré tout, des mouvements comme MAGA ou des partis tels que le Rassemblement national, l’AfD et le FPÖ³ remportent de plus en plus de succès. On dirait que leurs incohérences et contradictions passent inaperçues ou ne jouent aucun rôle, tout comme les dommages dus à leur politique. À l’inverse, ces mouvements et partis étendent leur influence et font avancer leur projet d’une société ethniquement exclusive, dotée de structures autoritaires. Mais comment faire barrage aux partis populistes de droite? 

Contenir le néolibéralisme, renforcer la participation 
Même si David Weisstanner, John Brown, Carolin Amlinger et Oliver Nachtwey se consacrent avant tout à analyser la situation, elle et ils proposent quelques pistes sous forme de contre-mesures. John Brown juge qu’il faut d’abord contenir le néolibéralisme afin d’assécher le terreau si fertile pour le populisme de droite. Pour y parvenir, selon lui, la démocratie doit de nouveau primer sur l’économie. On devrait mettre des limites au marché et veiller au bien-être de toutes et tous. Cela implique de redonner de réelles possibilités de participation à une large frange de la population. La démocratie devrait redevenir plus démocratique pour apaiser la rancœur vis-à-vis du système politique. Carolin Amlinger partage ce point de vue. Dans une récente entrevue en langue allemande, elle déclarait: «Le fascisme ne se nourrit pas d’arguments, mais de mythes. Nous avons donc besoin de nouveaux mythes qui donnent envie de participer, notamment parce que ceux du libéralisme ont fait long feu. Le progrès et l’ascension sociale, avec leur notion de croissance expansive, sont devenus irréalistes face aux changements climatiques. Mais que pouvons-nous opposer à cela? Une nouvelle vision de la cohabitation, par exemple?» 
David Weisstanner recommande en outre des mesures concrètes, qui apportent des améliorations visibles pour la population. Il cite, entre autres, les investissements dans les infrastructures ou les services publics. Les partis établis doivent prendre conscience qu’une politique d’austérité rigoureuse a des conséquences négatives. Le chercheur estime que les milieux politiques doivent se rapprocher, se rencontrer et instaurer un véritable dialogue. Il est urgent d’écouter celles et ceux qui ont des opinions différentes, prendre au sérieux leurs craintes liées au statut social, sans pour autant leur donner raison ni les dévaloriser avec condescendance. «Voilà qui pourrait aider à surmonter la méfiance mutuelle et à élaborer ensemble des solutions, au lieu de mener des batailles culturelles.» 

¹Oliver Nachtwey et Carolin Amlinger, Zerstörungslust: Elemente des demokratischen Faschismus – Was wollen Donald Trump, Elon Musk und ihre Anhänger:innen? (litt. «Soif de destruction: les éléments du fascisme démocratique – Que veulent Donald Trump, Elon Musk et leurs partisans?», inédit en français), éd. Suhrkamp, 2025.

²L’AfD, Alternative für Deutschland ou Alternative pour l’Allemagne, est un parti politique d’extrême droite allemand connu pour ses positions nationalistes et anti-immigration. (Source : Wikipédia et autres sites web.)

³Le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs, ou Parti autrichien de la liberté) est un parti politique autrichien classé à l’extrême droite du spectre politique. (Source: Wikipédia et autres sites web.)
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