Les inégalités économiques empirent. Beaucoup de gens se sentent sous pression, et pas seulement sur le plan matériel: ils craignent aussi pour leur statut social. Les partis populistes de droite exploitent ces craintes, les reprennent à leur compte et attisent une lutte culturelle qui leur profite en premier lieu.
moneta: Dans votre dernier ouvrage¹, vous développez une théorie de l’égalité radicale. Qu’est-ce qui vous y a amenée?
Jule Govrin J’essaie de renforcer la notion d’égalité, précisément parce que les disparités s’aggravent dans le monde. De plus en plus souvent, la notion d’égalité est reléguée au second plan, que ce soit dans les discours politiques ou dans la philosophie. On parle beaucoup de liberté, mais de moins en moins d’égalité. Cela tient aux politiques néolibérales inégalitaires, à ses déclarations sur la responsabilité individuelle. Je voudrais dès lors remettre la notion d’égalité au premier plan. Et je ne parle pas là seulement d’égalité formelle – c’est-à-dire devant la loi –, mais de pratique sociale concrète et vécue. Cela ne consiste pas à viser l’uniformité, mais au contraire à créer les conditions qui permettent aux gens de s’épanouir individuellement et de se rencontrer, en tant qu’êtres égaux et libres.
Votre conception de l’égalité inclut donc la diversité humaine?
Oui, et je pars du corps, car il recèle aussi bien l’égalité que la différence. Ce qui nous unit est notre condition d’êtres incarnés interdépendants, notre besoin de protection et de soin de la part des autres, notre vulnérabilité. Notre corps contient inévitablement notre différence, fondamentale et précieuse. D’un point de vue philosophique, je peux voir le corps de deux façons: comme quelque chose qui nous unit, par notre dépendance au soin, et précisément comme la matérialisation de notre diversité intrinsèque.
Est-ce la raison pour laquelle vous avez fait du corps le point de départ de votre théorie?
Exactement. En même temps, quand je dis que nous devons nous organiser socialement afin de mettre au premier plan le soin de toutes et tous, cela m’amène à une perspective d’économie politique féministe. Ce qui peut inspirer la pratique politique.
Vous établissez dans votre livre une distinction entre une vulnérabilité commune à tous les êtres humains et une autre, «structurelle», qui ne concerne que certains groupes. Pourquoi?
La vulnérabilité peut, philosophiquement parlant, se concevoir comme un dénominateur commun de la vie humaine, mais elle existe de façon inégale dans la pratique politique: certaines personnes subissent une exploitation accrue et une protection moindre que d’autres. Voilà ce que recouvre à mon sens le terme de «vulnérabilité structurelle». La vulnérabilité que nous avons en commun ne mène pas directement à une politique égalitaire. Nous devons la traduire en une pratique solidaire, qui s’oppose à l’exploitation et à la vulnérabilité de certaines personnes. Je ne vise pas à concevoir une forme de société idéale, mais plutôt à rechercher – sur la base des structures inégalitaires des sociétés actuelles – des possibilités concrètes de pratiques solidaires et égalitaires.
Pouvez-vous nous donner un exemple?
Dans le domaine de la politique urbaine, on trouve de nombreuses approches démocratiques, tel que le concept de «ville attentive». Celui-ci comporte un programme sociopolitique et économique visant à mettre l’accent sur le soin de la démocratie et la transformation socio-écologique. Les villes de Barcelone et Saragosse, en Espagne, ou celle de Rosario, en Argentine, l’appliquent notamment. Un autre exemple plus modeste est la décision climatique de Hambourg, résultat d’une initiative citoyenne. On a affaire ici à des pratiques très concrètes, qui partent de la vulnérabilité des personnes, de leur besoin de soin et de protection — en particulier à cause des effets délétères de la crise climatique. Ces pratiques abordent la transformation socio-écologique de manière collective et participative. Je les vois bel et bien comme égalitaires.
Le sont-elles?
Les échecs et les processus d’apprentissage surviennent bien sûr dans de tels projets. Je dirais que la pratique égalitaire se concrétise quand les gens se considèrent comme égaux et libres malgré toutes leurs différences. Quand ils peuvent s’impliquer démocratiquement en toute égalité — comme c’est le cas dans les villes citées précédemment. D’une part, cela signifie que l’égalité, en tant que pratique vécue, est affaire de relations sociales: lorsque les gens se reconnaissent dans leurs différences, apprennent les uns des autres et se rencontrent sur pied d’égalité. D’autre part, cela nécessite des conditions de base égalitaires et des possibilités de participation. On l’a vu à Barcelone, où les autorités municipales dirigées par Ada Colau ont renforcé les initiatives de quartier de façon très ciblée.
Vous avez dit que votre objectif n’était pas de concevoir une forme de société idéale. Pourquoi? N’avons-nous pas justement besoin de nouvelles utopies face aux différentes crises actuelles?
Mon affirmation tient en particulier au fait que je partage, avec d’autres philosophes, un certain scepticisme à l’égard des idéaux. Ils confinent l’égalité dans des approches purement procédurales. Elles conçoivent ainsi un modèle de société qui occulte systématiquement les relations structurelles d’oppression et d’inégalité. Je pense que l’on doit, pour suivre Adorno, commencer à philosopher à partir de la souffrance dans le monde. Alors que les démocraties sont menacées, que les régimes autoritaires ont le vent en poupe et que les inégalités s’accroissent, je voudrais souligner qu’il existe une multiplicité incroyable de savoirs vécus sur l’égalité. Plutôt que de partir en quête d’utopies lointaines, nous pourrions chercher où des politiques égalitaires sont déjà mises en œuvre et en tirer des leçons.
Vous parlez dans ce contexte d’«universalisme par le bas». Que signifie ce terme? Quel rapport a-t-il avec l’égalité?
L’universalisme est un concept philosophique fortement orienté vers l’égalité, mais qui a malheureusement toujours mené à des exclusions latentes. Avec l’«universalisme par le bas», je souhaite montrer ce qui se passe quand des personnes ostracisées et considérées comme inégales revendiquent l’égalité — une égalité fondée sur la diversité. J’ai repris ce concept de Susan Buck-Morss, qui le mentionne en marge dans le contexte de la révolution haïtienne de 1791. Après la Révolution française, après que la liberté, l’égalité et la fraternité furent devenues les nouvelles aspirations fondamentales de la République, les esclaves d’Haïti ont revendiqué ces idéaux pour elles et eux-mêmes. Cela alors qu’on ne leur accordait même pas le statut de sujets politiques. Leurs revendications ont donné naissance à l’«universalisme par le bas».
Et maintenant?
Nous assistons parfois à des confrontations féroces entre politiques identitaires et universalisme. Je souligne, dans mon livre, l’aspiration à l’égalité des mouvements politiques identitaires dits «de gauche». Les mouvements féministes des années 1970 ont ainsi massivement contribué à l’égalisation, à la démocratisation et à la libéralisation des relations sociales. Tout comme des mouvements queer militent activement pour l’égalité. En Allemagne, par exemple, des Christopher Street Days², ou CSD, ont lieu dans de nombreuses petites localités. Certaines personnes les considèrent comme des politiques identitaires queer. Or, nous voyons dans les faits que si des groupes d’extrême droite à tendance violente s’en prennent aux CSD, des gens descendent dans la rue pour défendre la diversité vécue de la démocratie. Cette forme d’«universalisme par le bas» s’avère très efficace.
Vous pensez donc que pour atteindre l’égalité et l’universalité, mieux vaut partir du bas?
Exactement. De la même manière que je conçois l’égalité comme une pratique vécue, je considère l’universalisme comme quelque chose qui se conquiert par le bas. C’est déjà flagrant dans l’évolution des droits de la personne depuis 1945. Ceux-ci ont été étendus à plusieurs reprises, notamment grâce à des groupes marginalisés qui ont revendiqué leurs droits. L’universalisme par le bas consiste à signaler et à contester les carences de normes universalistes existantes, puis à en élargir la portée. L’universalisme par le bas est ainsi un mouvement perpétuel.
J’aimerais revenir sur l’importance sociale du travail lié au soin de la démocratie. Vous avez dit que nous devrions nous organiser afin de mettre au premier plan le souci de toutes et tous. Pourtant, on voit généralement l’exact opposé: le travail lié au soin est dévalorisé, il est mal ou pas rémunéré. Pourquoi?
Je pense que la raison, simple, tient à sa très faible rentabilité. D’un côté, le soin de la démocratie maintient de manière subtile la cohésion de la société, ce qui garantit les conditions fondamentales de la vie. D’un autre côté, tirer profit du travail lié au soin s’avère difficile, même si d’aucunes et d’aucuns s’y emploient. L’austérité néolibérale — c’est-à-dire les coupes budgétaires dictées par l’«impératif d’économie» — a pour conséquence de déléguer le soin des structures de l’État social vers les ménages privés ou le secteur privé. En Allemagne, par conséquent les établissements résidentiels pour personnes âgées font actuellement l’objet de spéculations financières. Dès lors, dans l’un des pays les plus riches du monde, des personnes âgées doivent se contenter de bouillon clair et vivre dans des conditions indignes, afin de rentabiliser au maximum le soin.
Comment agir autrement? Comment organiser l’économie différemment à partir du soin de la démocratie?
Une longue tradition d’économie politique féministe existe: elle adopte une approche différente, en demandant que l’économie ne soit pas orientée vers la croissance et le profit. Ce courant de pensée part de l’économie familiale quotidienne et des besoins concrets des personnes. Il met l’accent sur le soin démocratique et le bien-être général, en revendiquant la socialisation du travail lié au soin et une amélioration notable des structures publiques de prise en charge.
Comment assurer le financement?
L’argent est là, ce n’est pas le problème. Rien qu’en Suisse et en Allemagne, deux pays prospères où la répartition des moyens reste toutefois très inégale, on peut imaginer une autre politique fiscale. On pourrait s’intéresser à l’impôt sur la fortune et les successions en Allemagne. Au lieu de cela, on nous inflige du haut vers le bas une austérité avec un rééchelonnement de la dette, ce qui aboutit à la précarisation et fait le lit de partis d’extrême droite et antidémocratiques, comme l’AfD³. La politique d’austérité sape ainsi la démocratie.
Vous avez écrit qu’une économie différente devait aussi donner de l’espace pour soigner la démocratie. Pouvez-vous nous en dire plus?
On peut travailler sur différents paramètres: par exemple, la socialisation de secteurs vitaux tel que le logement, par le biais de coopératives et d’autres modèles. Un angle différent serait la semaine de quatre jours, qui laisserait aux gens davantage de temps pour s’engager démocratiquement. On peut aussi penser à plusieurs possibilités de «démocratisation de la démocratie», comme les conseils citoyens qui incitent à une plus grande participation. Ces manières de soigner la démocratie contribueraient à consolider nos sociétés, surtout en cette période d’attaques violentes contre la démocratie par des forces de droite, autoritaires, voire ouvertement fascistes. Les craintes et le sentiment de crise qui alimentent ces forces vont, selon moi, de pair avec la menace existentielle liée à la crise climatique. Or, quand les citoyennes et citoyens peuvent aborder la transformation socio-écologique de manière collective et égalitaire, cela renforce aussi la démocratie. Nous le constatons par exemple lorsque la population s’unit pour rendre des villes résistantes aux changements climatiques, lorsqu’elle peut se poser des questions comme «où avons-nous besoin de plus d’arbres, d’une meilleure protection contre la chaleur dans notre quartier?» Voilà qui peut sembler insignifiant, mais, dans les faits, notre pratique politique doit commencer là où nous nous trouvons, où nous vivons. Énormément de choses apparaissent aujourd’hui dans beaucoup d’endroits différents, avec de nombreuses connaissances.
Étant donné les tendances autoritaires actuelles, qu’est-ce qui vous donne à espérer que ces mouvements égalitaires pourront se renforcer?
En ce moment, cultiver un optimisme stratégique constitue la priorité. Je ressens de l’espoir devant ces pratiques égalitaires, en les voyant émerger en de nombreux endroits différents. Un mouvement concerté devrait se prendre position explicitement contre les forces antidémocratiques, de droite, autoritaires et fascistes, et s’opposer très clairement à la politique d’austérité. Il devrait aussi proposer des visions d’avenir pour les sociétés démocratiques.
Et comment percevez-vous votre rôle de philosophe dans ces débats politiques?
Ma pratique philosophique prend la forme d’interventions dans les discours libéraux actuels, avec une approche égalitaire et transformatrice. Je présente une sorte de contre-récit et une délimitation de l’imagination politique. Nous vivons depuis des décennies sous le joug du dogme néolibéral, qui ne laisse place à aucune alternative. Cette croyance s’est inscrite en nous comme un genre d’instinct, de sentiment d’impuissance ou d’incapacité à agir. Un sentiment que l’essor des forces autoritaires a encore accru. Je crois d’autant plus important de nous rappeler mutuellement que nous avons toujours pu nous organiser différemment, de manière égalitaire et libre.


